Quand Bond échappe à Fleming


Paru dans Le Bond n12 en 2008

Paru dans Le Bond n12 en 2008

Ian Fleming aurait eu 100 ans le 18 mai 2008. En persistant à fumer soixante cigarettes quotidiennes et à descendre une bouteille de bourbon ou de Vodka chaque jour, l’auteur avait peu de chance de vivre si longtemps. Décédé en août 1964, Fleming n’a pas connu la longévité exceptionnelle de son personnage, tant en littérature, où le héros poursuit sa carrière plus de cinquante ans après sa naissance, qu’au cinéma où il demeure la plus longue saga du grand écran. L’histoire commence par la genèse de l’adaptation cinématographique des aventures de l’espion…

par Pierre Rodiac

Dès la parution de Casino Royale, son premier roman de James Bond, Ian Fleming tente de transposer son personnage à la télévision ou au cinéma. Une seule a vu le jour en 1954 l’adaptation pour la télévision du premier roman, passée plutôt inaperçue à l’époque. Plusieurs autres tentatives pour le grand et le petit écran faillirent voir le jour sans déboucher sur un résultat probant.

A la fin des années 50, Ian Fleming est l’auteur de romans à suspense le plus prolifique en terme de ventes dans les pays anglo-saxons. Dix ans plus tard, le phénomène James Bond envahit les Etats-Unis : plusieurs producteurs potentiels sont sur les rangs.

A cette époque, Fleming sort d’une longue série de tentatives ratées d’adaptation cinématographique : en collaboration avec Kevin McCLory qui fut à deux doigts de réussir. C’est alors qu’Harry Saltzman entre en scène. Organisateur de circuits touristiques en Europe, Saltzman s’est converti – après guerre – dans la production cinématographique, dirigeant la “ Woodfall ”, en compagnie de Tony Richardson et de John Osborne. Le producteur canadien a flairé le potentiel des romans de Ian Fleming. Début 1961, il a pris une option sur les droits d’adaptation de l’oeuvre, sans parvenir à mettre en forme un projet.

Un producteur américain, Albert R. Broccoli, associé à Irving Allen, dirige la “ Warwick ”. Après une période fastueuse, la compagnie a périclité, le conduisant au bord de la faillite. Une nuit, sa femme lui demande ce qu’il veut faire dorénavant. Produire des films de James Bond basés sur l’oeuvre de Ian Fleming, lui répond-til. Un ami commun, Wolf Mankovitz, lui fait rencontrer Harry Saltzman. L’option prise sur les droits d’adaptation des romans de Fleming arrive à terme dans quelques mois. Les deux hommes décident ce soir là de s’associer pour parvenir à leurs fins. C’est la naissance d’EON (Everything Or Nothing/ Tout Ou Rien).

“ Columbia ”, dont Saltzman connaît les dirigeants, ne montre aucun intérêt pour le projet. La compagnie s’en mordra les doigts des décennies durant, avant de devenir enfin le distributeur des films de Bond quarante cinq ans après ce loupé historique. “ United Artists ” s’avère beaucoup plus enthousiaste. Après un entretien de quarante-cinq minutes, un contrat est signé pour six films tirés des romans de Fleming. Le premier bénéficiera d’un budget d’un million de dollars. Ian Fleming perçoit cent mille dollars et cinq pour cent des bénéfices.

La première aventure de James Bond programmée est Opération Tonnerre. Richard Maibaum est chargé d’en écrire le scénario. Le manuscrit terminé, Kevin McCLory attaque Fleming en justice pour utilisation abusive de leur scénario commun, Warhead. Eon décide d’abandonner Opération Tonnerre et se tourne vers James Bond contre Docteur No.

Producteurs

Contractuellement, Ian Fleming n’a pas droit de regard sur le scénario final. Mais, par respect pour l’écrivain et pour son expérience, Saltzman et Broccoli le lui soumettent. Fleming effectuent alors nombre d’annotations manuscrites sur le texte. Respectées, elles contribueront à poser les bases du succès du personnage (la manière dont Bond doit appeler son chef, les armes qu’il doit porter…). L’auteur rédige également un mémorandum sur la façon dont Bond et son univers doivent être transposés au cinéma.

Broccoli et Saltzman déclareront s’y être constamment référé :

Atmosphère : A mon sens le danger menaçant ces séries est le trop hautniveau d’anglicité. Il ne devrait y avoir, à mon avis, aucun monocle, aucune moustache, pas de chapeau melon ou de bobby ou autre spécificité anglaise. Il ne devrait y avoir aucun argot anglais, ainsi qu’un strict minimum de cravates d’écoles et d’accent. Les personnages secondaires doivent parler avec des accents écossais ou irlandais. Les Services Secrets doivent être montrés comme une organisation moderne où les agents sont habillés plutôt comme ceux du FBI. Ils doivent surtout ne pas se taper dans le dos ni s’appeler “ vieux ”.

James Bond : James Bond est un instrument entraîné par un service gouvernemental. Il est calme, dur, impitoyable, sarcastique et fataliste. Dans ses relations avec les femmes il montre les mêmes qualités que dans son travail. Mais il se comporte comme un gentleman avec elles, et si elles sont en difficulté il est quelquefois près à se sacrifier pour les sauver. Mais pas toujours. Et certainement pas si elles interfèrent dans son travail. Il aime le jeu, le golf et les voitures rapides. Ni Bond, ni M, son chef, ne doivent chercher à se faire aimer. Ils sont durs et sans compromission, tout comme les personnes qui travaillent pour ou avec eux.

La secrétaire de Bond devrait être attirante, très sexy, mais efficace et plutôt sévère. Elle doit certainement être encore plus jolie lorsqu’elle n’est pas au bureau. Elle a tendance à materner Bond, brosser son manteau… Leurs relations sont amicales et professionnelles avec une tendance chez Bond à la séduction…

Ian Fleming
Comment devrait être adapté James Bond

Fleming souhaite qu’Alfred Hitchcock réalise le film. Il avait déjà été approché lors du projet conçu avec McClory et s’était montré très intéressé. Broccoli explique à l’auteur que le choix d’Hitchcock est impossible, trop cher. Guy Green, Guy Hamilton et Ken Hugues sont ensuite sollicités. Tous refusent. Il se tourne alors vers Terence Young, son premier choix que ni Saltzman, ni “ United Artists ” ne veulent. Young accepte de diriger le film. Fleming le rencontre.

“ – Alors c’est vous qui allez saloper mon travail ? ”

Young ne se démonte pas.

“ – Laissez-moi vous dire une chose, Ian. Je ne pense pas que quoi que ce soit que vous ayez écrit soit immortel. Le dernier film que j’ai réalisé a été primé au Festival international de Venise… ”

Concernant l’acteur qu’il aimerait voir jouer James Bond, Ian Fleming suggère David Niven et Roger Moore. Broccoli estime Niven trop vieux et Moore trop jeune et trop guindé pour incarner le personnage dur et violent de Fleming. Il contacte alors son ami Cary Grant, très intéressé, mais qui ne veut pas signer pour plus d’un film. A cinquante-sept ans, Grant paraît trop âgé.

Fleming Saltzman Broccoli

Saltzman et Broccoli se tournent vers des acteurs inconnus. Finalement, ils optent pour Sean Connery. A l’annonce de la nouvelle, “ United Artists ” demande aux producteurs de virer cet acteur écossais inconnu. Pour Terence Young, ce choix est un triple désastre…. Fleming, réticent au départ, revient sur sa décision après avoir rencontré l’acteur avant de l’adouber comme un bon choix. Fleming assiste au tournage, sert de conseiller en Jamaïque. Il est enchanté du résultat obtenu avec James Bondcontre Docteur No. Bons baisers de Russie est déjà en chantier. Un pan de l’histoire immortelle du cinéma est en train de s’écrire.

Un pan, dont un homme né il y a cent ans, a été le fondateur.


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