John Barry et la musique de 007


Paru dans Le Bond 23, mars 2011

Paru dans Le Bond 23, mars 2011

Si l’on juge de la grandeur d’un homme par sa capacité à donner du bonheur : assurément John Barry était un (très) grand. Il a pourtant mené sa vie comme il s’est éteint le 31 janvier 2011 : dans l’humilité et la discrétion. A jamais, il restera l’un des artisans majeurs de la saga 007 : le compositeur du son de Bond et, plus que tous les James Bond thèmes, de signatures musicales reconnaissables entre toutes. Demeure, une œuvre immense et riche de près de cent compositions qui transporteront encore longtemps le cœur et l’âme des pauvres mortels. Hommage à ce géant du septième art et de la musique, inclassable et inégalé.

Pierre Fabry & Eric Saussine

Une envolée lyrique, des cordes stridentes qui menacent, des cuivres claquent sur la toile ! Reconnaissables entre tous. La musique submerge la pénombre. La salle frissonne. C’est John Barry. Peu de créateurs font à ce point corps avec leur œuvre. La démarche féline de Bond, ses instants de flamboyance, de violence ou de chagrin… ses conquêtes bien sûr. Durant vingt cinq ans, John fut Bond. 007 s’incarnait dans Barry, le dandy magnifique.

Tout commence un vendredi soir en 1961. Noel Rodgers, directeur du département musical de la United Artists, appelle John Barry pour passer commande d’un thème musical de deux minutes destiné à illustrer un petit film… « J’avais fait une ou deux choses pour Rodgers, des compositions pour des films à petit budget, pas grand-chose… ». John, a à peine trente ans, trompettiste autodidacte, il « tourne » alors avec son groupe de jazz, les… JB7… (007 n’est pas loin !), et commence à se faire un nom.

Un an auparavant, un ami l’a recommandé pour son premier travail cinématographique : un film de série B, Beat Girl qui met en scène un certain Christopher Lee. Barry en a assumé toute la composition. Il en enchaîne un second, tout aussi discrètement.

Fort de cette maigre expérience, Rodgers interroge ce soir là le jeune musicien :

« Voulez vous faire une musique de film ? C’est une aventure de James Bond. – Je ne connaissais James Bond que par les comics trip du Daily Express. Il me répondit : Ils ont Monty Norman. Et bien, lui dis-je, Monty peut écrire non ? C’est un compositeur pluriel, il a fait une mélodie pour le film, mais ils veulent que vous écriviez le reste… J’ai donc écrit la chanson avec Don Black. Nous n’avons pu être crédités, pour des raisons de droits. Norman avait signé pour le film. Nous avons reçu 125 livres chacun, Don et moi », se souvient Barry, trente trois ans plus tard.

Le « James Bond Theme » est né. Barry dit en être le père officieux.

Dans ce conflit, les arguments des deux parties semblent recevables. Le producteur délégué, Stanley Sopel, affirme avoir entendu Monty Norman jouer le morceau au piano en Jamaïque, pendant le tournage. Peter Hunt, le monteur du film, qui a participé aux enregistrements, soutient que tout le mérite revient à John Barry. Il aura fallu trois procès, perdus par Barry, pour connaître la vérité sur un des plus célèbres morceaux du cinéma. La mélodie avec été écrite par Norman pour un conte musical enfantin, mais c’est l’orchestration jazz et « swingin’ sixties » de John Barry qui a fait du « James Bond Theme » le mythe qu’il est aujourd’hui. N’ayant pas composé la mélodie, les tribunaux ont toujours nié au père de la musique bondienne une part de paternité. On se doute pourtant qu’orchestré comme « Au clair de la lune » cette mélodie aurait eu beaucoup moins d’impact sur la série.

Nous avons enregistré le thème avec Lionel Bart. Il alla voir le film et revînt hors de lui. Mais ce n’est pas Monty Norman qui a écrit ça ! – Je le sais, mais si c’est un succès je ferai tous les autres : c’est un coup !

John Barry
2006

Bien vu. John tiendra parole, et de belle manière. Comme pour s’en attacher la paternité pour la postérité, il ne cessera de revisiter ce thème, de jouer avec, tout au long de ses douze collaborations à la saga qui fit son nom. Devant les tribunaux, c’est une autre affaire.

La sortie du 33 tours ne coïncide pas avec celle du film sur les écrans britanniques, en octobre 1962. Sur cette galette sortie chez Columbia Records, Barry est autorisé à réorchestrer le thème. L’album « véritable » sort lui en juin 1963, à l’occasion de la sortie du film aux USA.

C’est le succès, inespéré. Bond rempile pour une seconde aventure, Bons baisers de Russie. Fort du succès de la comédie musicale Oliver, Lionel Bart en écrit la chanson titre. Barry est tout naturellement « réquisitionné » pour la partition du film. Lorsque 007 reviendra dans Goldfinger, Barry prend la main sur l’ensemble des compositions !

Barry’s touch

Amoureux de jazz et de voix, le style du compositeur juvénile est reconnaissable entre tous. Il n’est pas comme ses alter ego, Nino Rota, Maurice Jarre, John Williams ou Ennio Morricone, nourris de symphonies et de musique classique. A l’instar d’un Henry Mancini ou de Michel Legrand, son influence est double : cela s’en ressent dans la diversité de son œuvre bondienne. C’est un romantique jazzy, sa patte est reconnaissable entre toutes.

Les chansons titres en sont le plus bel exemple. Loin de penser que c’est un genre mineur, John la considère comme partie intégrante du film. A partir de là, il décline irrémédiablement les thèmes du métrage. Ce sera le cas de From Russia With Love à Octopussy, jusqu’à ce que lui soit imposée la collaboration avec des groupes pop rock des années 80.

En l’espèce, Barry est maître, au talent sûr. Il fait d’abord appel à la jeune Shirley Bassey. Il l’impose à nouveau dans Les Diamants sont éternels contre l’avis… du producteur ! Harry Saltzman qui jamais n’assistait aux enregistrements appelle John… « John, c’est le pire putain de morceau que j’ai entendu de toute ma vie. Si on ne sortait pas le film dans trois semaines, je dégagerai cette putain de chanson ! Je la dégagerais ! » Barry enrage et réplique à Harry qu’il ne connaît rien à l’écriture musicale ! Une fois encore, Barry détrompe ses détracteurs. Par la suite, John ne voulut plus jamais avoir à faire à Harry, trop irascible et colérique, lui préférant « Cubby ».

Revenant sur son premier tube phénoménal, Barry reconnaître plus tard : « La grande qualité de Shirley, c’est qu’elle ne posait pas de questions, elle n’intellectualisait pas ». Il convoquera à sa suite toutes les stars en devenir : Tom Jones, Nancy Sinatra, Lulu… puis – bien malgré lui – Duran Duran, A-Ha.

Ce « nez » est bien doublé d’un insolant et immense talent, (très) prolifique. Songez que Barry a composé les thèmes clés de Goldfinger et d’Opération Tonnerre en… deux jours ! Peu résistent à ce talent précoce. Y compris le grand Louis (Armstrong) qui, bien qu’affaiblit et sortant d’un an d’hospitalisation, enregistre son magnifique et posthume « We Have All The Time In The World ».

Souvenir à jamais gravé dans la mémoire du jeune amateur de jazz. Avec ce tube, cet album, Barry signe ce qui reste pour nombre de fans et de cinéphiles l’une des plus belles bandes sons de la série.

Mais par-dessus tout, Barry est un forçat de travail. « Travailler avec John était une joie. Il venait à vous non pas avec une idée mais avec un produit fini. Au moment où il se penchait sur une composition, vous saviez qu’il pouvait agoniser, écrire et réécrire jusqu’à polir le tout pour vous rendre le produit parfait », confirme son compère le parolier Don Black.

Ne manquait qu’une chose à Barry. De l’aveu même de J. Glen, John espérait intimement apparaître dans un Bond. Apparition hitchcockienne du maître. L’occasion se présente, tardivement, en 1987. Trop belle. Une scène de direction d’orchestre pour clore l’aventure de James Bond. Kara Milovy au violoncelle, Sir John a la baguette. On l’avait oublié : arrangeur, compositeur, Barry est aussi et surtout – et c’est plus rare – un chef d’orchestre, qui dirige toutes ses compositions. La performance est aussi humble et discrète que son auteur. Mais la symbolique est forte. C’est la seule et unique apparition de Barry à l’écran, d’un compositeur aussi. Ce sera sa révérence. Il signe là sa dernière collaboration avec la saga dont il partagea la gloire.

J’ai aimé tout cela (…) Je suis heureux d’avoir contribué à la série qui a connu le plus de succès dans l’histoire du cinéma.

John Barry

Barry confie quelques années plus tard : « Après toutes ces années, je ne suis absolument pas blasé. Un bon script, un bon metteur en scène, et vous repartez à zéro. Mais, pour Bond, je n’avais plus rien à offrir.» Le compositeur ne renonce pas pour autant à rendre hommage à « son » héros cinématographique. Lors de concerts exhibition, jusqu’au bout, il prend plaisir à diriger ses œuvres ré-orchestrées. A Londres. A Auxerre en 2007. Bien que très affaibli, Barry, retrouve les siens et sa première épouse Jane Birkin, qu’il n’avait pas revu depuis leur divorce en 1968. John reprend la baguette avant de la transmettre à Nicholas Dodd qui orchestre et compose les thèmes des nouvelles aventures de 007 sous la houlette de David Arnold ! La boucle est bouclée.

« J’ai aimé tout cela. C’était intéressant, passionnant de développer le style au gré des films. A partir du troisième film, le style était là. Et pas seulement pour la musique, pour la réalisation aussi : le pré-générique, le générique, l’idée de la chanson titre, les décors de Ken Adam… Tout était là, en place. Je suis heureux d’avoir contribué à la série qui ait connu le plus de succès dans l’histoire du cinéma » avouera-t-il.

Aujourd’hui, on estime que deux tiers des habitants du monde sont capables de fredonner… pan damdamdam pandapadam damdamdam… Et ce n’est pas fini, sir John !

Box office

John Barry c’est…

  • 51 ans de carrière
  • 5 oscars
  • 4 grammy awards
  • 12 James Bond, entre 1962 et 1987
  • 96 bandes originales de films !

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