Michael Lonsdale, l’interview


Paru dans ARCHIVES 007 : James Bond et la France

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Il avait collectionné les rôles de ministres et de présidents. Moonraker lui offrit avec Drax un personnage encore plus mégalo.

En 1979, la filmographie de Michel Lonsdale est déjà impressionnante, et par sa longueur, et par sa variété. Il a travaillé par exemple pour des réalisateurs aussi différents que Jean-Pierre Mocky et Joseph Losey. Toutefois, malgré son bilinguisme congénital (et très rare alors chez les comédiens français), il s’est assez peu aventuré dans des productions internationales. C’est Chacal, de Fred Zinnemann, qui marque un élargissement de sa carrière. Moonraker va confirmer la chose. D’ailleurs, c’est avec ce film qu’il décide de revenir définitivement à son prénom d’origine : Michel Lonsdale se (re-)baptise Michael Lonsdale, « fantaisie » qu’il ne s’était jusqu’alors accordée que de façon sporadique.

lonsdale2Sans doute a-t-il tenu des discours assez différents, en fonction de ses interlocuteurs, sur sa participation à Moonraker. Et sans doute restera-t-il dans l’histoire du cinéma comme l’interprète de Marguerite Duras plutôt que comme Hugo Drax. Mais, au moins pendant le tournage, il a joué le jeu. C’est tout juste s’il esquissait un sourire quand, parlant de Cubby Broccoli, il disait : « C’est notre père » et, s’il était visiblement un peu agacé de ne pas avoir le droit de tourner autre chose lorsque le planning de Moonraker laissait un trou de plusieurs semaines dans son emploi du temps personnel, il était visiblement très fier d’être ainsi assigné à résidence : ce statut d’otage prouvait à quel point il était indispensable.

Aviez-vous un quelconque intérêt pour l’univers de Bond avant d’être engagé pour Moonraker ?

J’avais vu les trois premiers films, que je ne n’avais pas trouvé particulièrement amusants. Mais quand on m’a proposé le rôle de Drax, j’ai voulu mettre à jour mes connaissances bondiennes et j’ai vu l’Espion qui m’aimait, qui m’a très agréablement surpris.

Comment résumeriez-vous Moonraker ?

James Bond doit affronter un certain Docteur Drax qui, tout comme Hitler, rêve d’une race supérieure, composée d’hommes purs et beaux. Il projette de les transporter sur une autre planète, où ils se reproduiront, et de les rapatrier après avoir, entre-temps, tout détruit sur la Terre.

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Ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le roman original de Fleming…

En tout cas, pour ce qui est de mon personnage, les choses sont bien moins complexes. Dans le scénario, Drax n’est plus anglais comme il l’était dans le roman. Il est simplement présenté comme un « étranger ».

Quel regard portez-vous sur les aspects techniques de la production, qui sont sans doute à l’origine d’une telle simplification ? En tant que comédien, ne risquez-vous pas d’être « noyé » dans les décors ?

Je puis vous dire que j’ai ressenti une profonde émotion quand j’ai découvert le décor de la salle de contrôle des satellites imaginé par Ken Adam. Impression de pénétrer dans un univers fantastique, magique.

De tels décors, c’est vrai, peuvent nuire au comédien, mais tout rôle représente un risque. Tout rôle peut être une bonne chose ou une mauvaise chose pour son interprète. En l’occurrence, je suis content, parce que j’avais pour habitude de tourner dans des chambres minuscules face à des caméras bringuebalantes. Les Anglais savent mieux que personne épargner aux acteurs les soucis d’ordre technique. Pour ce qui est de mon rôle à proprement parler, j’ai été un peu étonné quand Lewis Gilbert m’a dit : « The villain is the villain. » En fait, il raisonne en termes shakespeariens. Quand les gens vont voir un « Bond », ils s’attendent à retrouver certains éléments.

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Après dix films, ils ne sont pas d’humeur à assister à un drame psychologique, ou à accepter tel autre élément qu’ils accepteraient sans broncher dans un autre film. Ils sont là pour voir un « Bond » ! Personnellement, j’aurais tendance à penser que les choses sont un peu plus subtiles, et que, dans Moonraker, le méchant Drax représente toute une catégorie de paranoïaques et de fous, tous ces hommes qui prétendent préserver la pureté du monde. En tout cas, cela me change de tous ces rôles de ministres et de présidents que je joue depuis si longtemps — même si, je l’avoue, j’ai hâte de me débarrasser de ma cruelle barbichette.

Drax a évidemment des hommes de main peu recommandables ?

Bien sûr ! J’ai un serviteur japonais, mais Bond l’élimine assez vite. Je dois donc lui trouver un remplaçant. Quand quelqu’un me souffle à l’oreille le nom de « Jaws », je trouve l’idée excellente. Richard Kiel est un type charmant. Et il est l’illustration parfaite de la manière dont le cinéma peut changer la vie d’un individu. Il enseigne les mathématiques en Californie et on ne saurait dire que c’est un comédien accompli, mais il a indéniablement de la présence, et c’est l’essentiel. Le méchant « Jaws » devient gentil dans la dernière partie du film, quand Bond lui fait comprendre qu’il n’y aura aucune place pour lui dans l’univers que Drax est en train de concocter.

Pouvez-vous préciser de quelle manière vous travaillez avec le réalisateur ?

drax2Je vous répondrai en vous racontant une anecdote qui remonte à l’époque où je travaillais sur un film de Joseph Losey. Deux ou trois fois, je lui ai demandé : « Comment voulez-vous que j’interprète mon personnage ? » Mais j’ai vu alors tant d’inquiétude dans son regard que j’ai bien compris que c’était la question qu’il ne fallait jamais poser. Tout simplement parce qu’il n’avait aucune réponse à me fournir. Eh bien, c’est un peu la même chose, me semble-t-il, avec Lewis Gilbert. Il est tellement accaparé par la technologie et les décors du film que les comédiens ne sauraient être sa priorité.

Quand, à un moment donné, je lui ai suggéré que je pourrais me lever pour me rapprocher d’un imposant globe qui se trouvait sur le plateau, il s’est borné à me répondre : « Pourquoi pas, si tu en as envie ? » Une entreprise telle que Moonraker n’est pas conçue du point de vue d’un artiste. Il y a une situation très forte, et un décor. Dans une séquence, vous avez une gondole qui traverse la Place Saint Marc à Venise. Eh bien, Lewis connaît son boulot — il n’y a pas trente-six mille manières de tourner ce genre de chose.

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Ce que nous, les comédiens, pouvons faire, c’est ajouter ici ou là une touche d’humour. Lewis m’a demandé de lui servir un Drax plus souriant. Personnellement, j’avais vu mon personnage comme quelqu’un de très sévère, mais Lewis m’a fait remarquer que j’avais tort, puisque Drax est heureux de faire ce qu’il fait.

Qu’est-ce qui vous a valu d’être choisi pour incarner Drax ?

C’est Margot Capelier [reine des casting directors en France à l’époque de Moonraker] qui a fait cette suggestion. Appuyée, peut-être, par Roger Moore, qui avait, semble-t-il, beaucoup apprécié mon travail dans Chacal. Je crois que le rôle de Drax avait été initialement proposé à James Mason. Mais il a refusé. Sans doute certains comédiens ne veulent-ils pas qu’on puisse dire d’eux qu’ils ont tourné dans un « Bond »

Quels sont vos rapports avec Roger Moore ?

Parmi les gentillesses que je débite à Bond, il y a : « Mr. Bond, you reappear with the inevitability of an unloved season »… Que voulez-vous ? Les dialogues doivent être percutants ! Mais Roger Moore est un type d’une extrême gentillesse. Je ne le connaissais pas bien, mais un jour, donc, dans un restaurant, il s’est levé pour venir me féliciter pour ce que j’avais fait dans Chacal. Je crois d’ailleurs qu’il avait été à l’origine question qu’il joue le Chacal (1). C’est l’un des rares comédiens qui puissent interpréter Bond et d’autres rôles. Il a un grand sens de l’humour, et montre constamment qu’il ne prend pas son rôle trop au sérieux.

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Bond et le Méchant doivent-ils être vus comme des frères ennemis ?

Oui, puisque nous avons affaire à des archétypes, et que tout dépend de la définition qu’on donne du bien et du mal. Est-ce que la loi, est-ce que la justice sont du côté du bien ? Il y a toujours un bon héros et un vilain méchant. Même si un film tel que Moonraker est dans une large mesure une caricature, il n’en joue pas moins, symboliquement, sur cet affrontement entre le bien et le mal qui hante l’esprit de tout un chacun. Bond a le droit de détruire, le droit de tuer, autrement dit l’une des grandes aspirations inconscientes de l’humanité — tuer au nom de la justice.

Sauf erreur, un « Bond » est vu par un individu sur quatre sur notre planète. Les « Bond » ne prétendent pas révolutionner le cinéma, mais ils offrent ce qu’ils entendent offrir, de l’entertainment, à partir de certaines notions absolument fondamentales, comme celles du bien et du mal. Bond est Judex ou Zorro sous un autre nom. Il est le défenseur de la Loi.

J’ai en moi une violence cachée, qui me fait peur, et dont je me débarrasse grâce aux rôles que j’interprète. C’est l’un des aspects les plus positifs de mon métier. Car même les gens qui n’aiment pas la violence peuvent être violents à leur insu. Mon métier de comédien m’a aidé à donner à ma vie un équilibre. Plus généralement, je suis convaincu que toute activité artistique a pour origine le désir de donner au monde un nouvel équilibre, plus satisfaisant.

Propos recueillis par FAL en 1979.

(1) Dans son autobiographie, parue en France sous le titre Amicalement vôtre, Roger Moore raconte comment il en voulut longtemps à Fred Zinnemann de ne pas l’avoir retenu pour le rôle du Chacal. Jusqu’au jour où Zinnemann, rencontré un peu par hasard lors d’une réception, lui expliqua que le Chacal était un individu qui avait pour caractéristique principale de se fondre dans la foule, alors que lui, Roger Moore, avec sa stature et sa présence, ne pouvait entrer dans une pièce sans attirer aussitôt les regards !

Puisqu’il y a prescription, signalons que nous traduisons ici le texte d’une interview que Michael Lonsdale avait revu et corrigé. En réalité, il ne connaissait pas du tout Roger Moore. Lorsque celui-ci vint à lui pour le féliciter, il ne savait pas qui était cet inconnu. Ce sont les gens qui étaient avec lui qui lui expliquèrent qu’il venait d’être salué par « the new James Bond ».


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