James Bond et la France

dossierfrQuels sont les liens entre James Bond, l’espion le plus British du cinéma, et la France, pays accueillant son fan club et une bondmania discrète mais dévouée ?

Quelques tournages, plusieurs acteurs et actrices de l’hexagone, et une passion pour enquêter sur les visites françaises de notre agent préféré.

Voici donc tous les articles, reportages, analyses et interviews du Club disséquant l’ADN francophile de la franchise !

Acteurs, actrices et techniciens français

Face à la caméra

Ils sont de nationalité française et ont fait face à 007 dans ses aventures

Les méchants

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Derrière la caméra

Les talents français se trouvent aussi dans les coulisses des films ! A la rencontre de quelques artisans français qui permettent à Bond d’exister.

Claude Renoir

directeur de la photographie (L’espion qui m’aimait)

Claude Renoir est né en 1913 à Paris et est le petit-fils du peintre Auguste Renoir et le neveu du cinéaste Jean Renoir, avec qui il travailla une dizaine de fois. Il fut un directeur de la photographie réputé. Quelques titres en attestent : La Bête humaine de Jean Renoir, La Grande Vadrouille de Gérard Oury, Les Tricheurs de Marcel Carné, Barbarella de Roger Vadim, L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi, La Folle de Chaillot (The Madwoman of Chaillot) de Bryan Forbes ou encore French Connection II de John Frankenheimer.

Il travailla sur le grand retour de Bond en 1977, L’Espion qui m’aimait et fut à ce titre le premier contributeur renommé à la saga bondienne. Stanley Kubrick l’aida à éclairer le décor caverneux du supertanker. Après son admirable travail, Lewis Gilbert voulut le rengager sur Moonraker, mais une maladie oculaire dégénérative l’obligea à passer la main à un autre français, Jean Tournier. Claude Renoir est décédé en 1993.

Jean Tournier

Directeur de la photographie (Moonraker)

Jean Tournier est né en 1926 à Toulon et a pris en charge (l’excellent) travail de caméra de Moonraker, suite au désistement de Claude Renoir. Parmi ses films le plus connus : Les Mystère de Paris d’André Hunebelle, Le Train de John Frankenheimer, Compartiment Tueurs de Costa-Gravas, Chacal de Fred Zinnemann, Trois hommes à abattre de Jacques Deray ou encore Les Mille et une nuit de Philippe de Broca. Il est nous a quitté en 2004.

Michel Legrand

Compositeur (Jamais plus jamais)

On ne présente plus celui qui est l’un des plus fameux et prolifique compositeur de musiques de films, trois fois oscarisé et reconnu de par le monde. Michel a de qui tenir. Fils du compositeur Raymond Legrand et de Marcelle Der Mikaëlian, sœur du chef d’orchestre Jacques Hélian, Michel Legrand étudie le piano au Conservatoire de Paris de 1942 à 1949, dans la classe de Nadia Boulanger. Il se prend de passion pour le jazz après avoir assisté en 194 à un concert de Dizzy Gillespie avec qui il collaborera quelques années plus tard. Après avoir travaillé pour Maurice Chevalier ou Henri Salavador,  il plonge dans le cinéma avec la Nouvelle Vague en 1961. Outre Varda et Godard, il donne corps au monde édulcoré d’un inconnu, Jacques Demy, dont il compose toutes les comédies musicales so french qui feront leurs renommées (Les demoiselles de Rochefort, Peau d’ane…). Les portes d’Hollywood s’ouvrent et la gloire vient avec l’inoubliable Affaire Thomas Crown, Un été 42 et Yentl. En 1982, il est approché par Irvin Kershner, sur les conseils de son amie Barbra Streisand oscarisée grâce à Legrand pour Yentl. Au final, si le mayonnaise ne prend pas avec 007, le talent demeure, intact.

Serge Touboul

Production manager (Dangereusement vôtre, GoldenEye)

Repéré pour son travail dans des productions américaines tournées dans la capitale (Les faucons de la nuit et The Razor’s Edge), Serge Touboul est engagé comme directeur de la production pour la partie française de Dangereusement vôtre. Fort de son carnet d’adresse, il obtient de nombreuses autorisations de tournage qui,  au départ, avaient été refusées par la Préfecture de Police de Paris (en particulier aux abords des quais de Seine et sur la Tour Eiffel). C’est encore lui qui boucle le tournage de Chantilly alors que de nombreux autres châteaux avaient été envisagés. Dix ans plus tard, il rempile à Monaco pour GoldenEye.

Rémy Julienne

Créateur et superviseur des cascades (Rien que pour vos yeux, Octopussy, Dangereusement vôtre, Tuer n’est pas jouer, Permis de Tuer et GoldenEye)

Rémy Julienne a une carrière qui se fond avec le cinéma populaire mondial : La Grande évasion, L’Or se barre avec Michael Caine… Mais c’est vraiment la série des Gendarmes qui, à la demande la production, lui donne le goût d’écrire les séquences de cacades auto.

« Je me demandais à l’époque comment contacter ces gens qui faisaient des films merveilleux. Je ne savais comment m’y prendre. Un jour j’ai reçu un coup de téléphone sur le plateau du film Le Casse avec Belmondo et Omar Sharif en Grèce. C’était monsieur Pevsner [co-producteur à l’époque chez Eon, NDLR] qui me prend de haut car ça faisait une semaine qu’il cherchait à me joindre et qu’il n’y arrivait pas. Il trouvait aberrant qu’une compagnie aussi prestigieuse qu’Eon n’arrive pas entrer en contact avec des cascadeurs. Le premier contact n’était pas prometteur », se souvient Rémy Julienne pour sa première contribution dans Rien que pour vos yeux…

« J’ai participé à six films pendant cette période. Cubby Brocoli était extraordinaire et me laissait une liberté totale. Il me demandait : « Que pouvez-vous me proposer ? » J’imaginais donc les séquences, agrémentées d’un découpage technique, puis les scénaristes entraient en jeu pour étayer l’argument qui les rendait viables.

D’une fois à l’autre, rendez-vous était pris : « A la fin de Dangereusement Vôtre, John Glen, qui allait tourner le prochain en Autriche [Tuer n’est pas jouer, NDLR] m’a demandé : « Qu’est- ce qu’on peut faire ? ». On se revoyait quelques mois après, au Festival de Deauville, et je leur faisais mes propositions. »

Pour Permis de Tuer, je leur ai proposé d’utiliser des camions. Ils étaient ravis car on n’en voyait pas souvent au cinéma. Puis la citerne me permettait de camoufler des appareillages car on ne fait pas tenir un semi-remorque de 18 mètres de long sur le côté sans une grande préparation. On a passé plus de deux mois de travail à l’atelier pour préparer les machines. Je suis vraiment honoré d’avoir fait partie de cette aventure. »

Jean-Pierre Goy

Cascadeur (Demain ne meurt jamais, Skyfall)

Jean-Pierre Goy a voulu être cascadeur moto et il l’est devenu. Son rêve secret ? Devenir simplement acteur. Son modèle ? Le « Bébel » de la grande époque. Depuis, il est devenu Jackie Chan, James Bond, Jason Bourne, Batman… Son moment de gloire : le deuxième James Bond de Pierce Brosnan, Demain ne meurt jamais et ses heureuses conséquences cinématographiques.

Depuis, Jean-Pierre a participé à The Dark Knight Rises et travaillé avec d’autres cascadeurs sur Skyfall pour la scène de poursuite à Istanbul. A deux mains, ne meurs jamais !

Jean-Pierre Goy se souvient :

« Un Lundi matin, j’ai reçu un coup de téléphone où on me demande de venir en Angleterre pour doubler Monsieur Pierce Brosnan dans le nouveau James Bond ! Le mercredi j’arrive à Heathrow à Londres après un voyage en première classe, un chauffeur m’attends à côte de sa Jaguar puis m’emmène aux studios en me disant, « C’est vous qui allez doubler James Bond ». J’étais très impressionné, surtout lorsqu’en Angleterre quand les gens prononcent James Bond ils ont tout dit, c’est énorme.

Je suis arrivé aux studios : on m’a présenté Vic Armstrong qui me connaissait très bien car j’avais tourné cinq ou six ans auparavant avec son frère Andy. Ils ont fait appel, je l’ai su bien plus tard, au terme d’un casting de cascadeurs américains, italiens, anglais. Vic n’était pas satisfait de leur finesse de pilotage, d’autant plus que c’était sa femme Wendy Leech qui doublait Michèle Yeoh sur la moto menottée à moi tout au long de cette merveilleuse poursuite. Vic m’a alors demandé de monter des escaliers, et de passer sur des toits de maisons chose que j’ai faite avec une grande facilité… »

Sébastien Foucan

Cascadeur (Casino Royale)

Créateur du freerunning, discipline sportive et philosophie de « l’art du déplacement », Sébastien Foucan est repéré en Angleterre pour son travail au côté de Madonna. Après une rencontre avec Michael G. Wilson, Barbara Broccoli et Gary Powell, il est engagé pour donner corps à l’acrobatique pré-générique de Casino Royale. Il la concevra donc de A à Z. Outre un apprentissage vitesse grand V, Bond demeure l’une des plus déterminantes expériences de sa vie professionnelle : celle qui lui a amené reconnaissance et écoute de la part du monde du cinéma.

« Ils m’ont dit : on a une idée et on voudrait que tu fasses partie du prochain James Bond et on a un rôle pour toi dedans. Tout ce qu’ils savaient de la scène alors, c’est que Daniel Craig devait pourchasser quelqu’un qui avait des informations importantes. Gary avait fait des essaies avec des Anglais mais ça n’avait pas marché… »

 Oliver Schneider

Olivier Schneider fait son entrée dans la famille Bond avec 007 SPECTRE comme chorégraphe des combats.

Depuis 1993, Schneider s’est fait un nom dans le milieu français du cinéma, à la fois comme acteur mais surtout comme cascadeur, régleur de cascades et chorégraphe des combats autant sur des films que séries TV.  C’est avec Taken et Fast and Furious 6 que Olivier Schneider se fait connaître du milieu de Hollywood. EON Productions fait donc appel à son expertise pour SPECTRE, pour assembler son équipe et chorégraphier les combats depuis l’hélicoptère de Mexico au désert marocains. Une belle consécration lui est offert puisqu’il fait partie de l’équipe présente sur le tapis rouge qui introduit SPECTRE lors de l’avant première française du film.

Interview avec Jean-Patrick Flandé

Placement de produits (De Moonraker à Meurs un autre jour)

Après une carrière dans le secteur bancaire, Jean-Patrick Flandé vient au cinéma presque par hasard grâce à un ami de la famille… Joseph Losey ! En 1978, à 28 ans, il aborde Cubby Broccoli au culot. Bingo. La répartie et l’aplomb du jeune français font mouche. Depuis Moonraker, celui qui est désormais devenu un nom du placement de produit dans le cinéma mondial, a eu en charge de boucler pour la franchise jusqu’à ce jour parmi les accords les plus importants, avec les plus grandes marques, hexagonales ou non. Dans l’ombre, il fait désormais partie de la grande famille Bond.

Interview avec Jean Patrick Flandé :

« Bond est vraiment une famille. On fait pour la franchise des choses que l’on ne fait pas pour les autres. Et ce n’est même pas une question d’argent mais de mission. Là, c’est encore plus pointu qu’ailleurs. Le scénario est constitutif d’une saga. On se doit de rester fidèle à l’esprit. Bizarrement d’abord, il y a très peu d’accords par film. Quatre à cinq par opus. Il y a une volonté de sobriété. Bien sûr, par ailleurs la co-production et la distribution avec Sony fait que la production choisit des produits de nouvelles technologies de cette marque. Cela va de soi. Un certain nombre d’accessoires qui vont équiper 007 lui seront fidèle. J’ai par exemple bâti l’accord avec Oméga pour GoldenEye… L’idée était de monter un partenariat pérenne. Idem, avec Bollinger. Le personnage a ses goûts, ses habitudes qui ne varient pas. Le placement de produits dans le Bond est le prétexte à des opérations de promotion croisée pour développer la lisibilité du film lors de sa sortie. Les sommes qui sont en jeu pour le placement de produits sont dérisoires. En revanche, les investissements medias sont colossaux. Ils correspondent quasiment au budget de lancement du film, de l’ordre d’une centaine de millions de dollars ».

ARCHIVES 007 : Quelques souvenirs personnels que vous puissiez nous livrer  autour de certains films de Bond…

Jean-Patrick Flandé : Chaque film est une aventure extraordinaire. La recherche de nouvelles idées par la production est passionnante. Etant français, j’essaie tout de même de « vendre » des produits nationaux. Dans le monde du luxe ou des technologies, la France n’est pas la dernière. Nous avons par exemple monté un partenariat avec Eurocopter, constructeur français, dès Permis de Tuer. La question était : « Que peut-on faire d’extraordinaire avec un hélicoptère ? » Nous listions les choses les plus folles… Et, l’un de nous a dit : « attraper un avion par la queue ». Eurocopter nous a dit avoir besoin de 4000 heures de vol pour réaliser la chose. Nous les avons payées. Hasard, il se trouvait que les Coast Guards (gardes côtes) américains avaient alors acheté une dizaine d’appareils à la firme. La scène s’est tournée ainsi. Même questionnement pour GoldenEye. Au début, il était question d’un avion. Eurocopter venait de présenter le Tigre, seul hélicoptère au monde pouvant faire un looping. Ensuite, Chris Corbould a construit le cockpit avec tous les éléments pour les plans rapprochés. On avait même pensé à un prototype où les pales se repliaient pour devenir un avion à réaction, et ainsi augmenter la « voilure », la vitesse de vol de l’appareil… Ca sortira peut être un jour.

ARCHIVES 007 : Vous êtes l’artisan des partenariats avec Peugeot pour For Your Eyes Only, Michelin, Renault pour A View To A Kill… 

Jean-Patrick Flandé : Nous avons eu de beaux partenariats avec les constructeurs automobiles. Rémi Julienne a eu des idées passionnantes pour faire arriver 007 à bon port. La voiture arrive à remplir sa mission. Pour Dangereusement vôtre, Renault avait lancé ses campagnes dans les territoires où ils étaient déjà présents avec la signature suivante « Renault surfs on the road ». En revanche, nous avions monté une grande opération aux USA avec Michelin qui sauve la vie de Bond en prodiguant de l’oxygène grâce à l’air présent dans le pneu [ndlr. dans la scène de la Rolls immergée dans le lac]… La signature allait de soi : « Michelin can save your life » ! Aujourd’hui, je trouverais amusant d’associer James Bond au monde de la F1, les deux sont très proches. J’y pense depuis longtemps.

UNE SAGA FRANCOPHILE ? Derrière les choix de casting

Gardons-nous de tout chauvinisme : le monde de Bond est par essence cosmopolite. Mais il semble bien que les actrices françaises — sinon les acteurs — y occupent une place privilégiée.

« Is zere something I can do for you ? »

Pas grand-chose, à vrai dire. En tout cas, pas ce qu’elle croit lorsque Bond commence à lui ôter le haut de son bikini. Car, en un éclair, Bond se sert de cette pièce de tissu pour l’étrangler et la forcer à répondre à la seule question qui présentement l’intéresse : « Where is Blofeld ? ».

Cette séquence, l’une des premières du prégénérique des Diamants sont éternels, avait quelque chose de frustrant pour le spectateur français qui découvrait le film en 1979 : la presse n’avait cessé de claironner que ces Diamants compteraient parmi les James Bond Girls une ancienne Miss France ; or la séquence ne dure guère plus de vingt secondes, et Denise Perrier — puisque tel était le nom de l’élue — n’est même pas citée au générique !

Cependant, les journaux français n’avaient pas eu tort de crier cocorico, dans la mesure où l’on peut se demander si ce jeu de mots visuel sur éros et thanatos autour duquel la scène est construite aurait aussi bien marché avec une Girl qui n’aurait pas été française.

Trouve-t-on, dans toute la série, une « condensation » aussi brutale des deux thèmes ? Oui, mais l’autre exemple qui nous vient immédiatement à l’esprit est, dans le Monde ne suffit pas, la mort de Sophie Marceau — française elle aussi [1]. Même si, soit dit en passant, elles sont généralement présentées comme des étrangères sans nationalité bien définie, il y a, semble-t-il, chez les comédiennes françaises, et en tout cas dans l’image qui s’attache à elles, un trait qui les distingue des autres Girls.

C’est sans doute la raison pour laquelle elles sont majoritaires. Évidemment, il est difficile d’établir des statistiques précises. Wikipedia propose à l’article James Bond Girls un tableau très complet mentionnant la nationalité de toutes les interprètes féminines des « Bond », mais nous savons bien que l’expression James Bond Girl recouvre toute une hiérarchie qui réclamerait qu’on affecte chaque Girl d’un coefficient : par exemple, Corinne Cléry (Moonraker) est plus importante que Blanche Ravalec ou Françoise Gayat (id.) ou que Mitsouko (pré-générique d’Opération Tonnerre), mais bien moins mémorable que Carole Bouquet (Rien que pour vos yeux). [2]

Tenons-nous-en donc aux Girls qui occupent l’écran presque autant que Bond : Claudine Auger, Carole Bouquet, Sophie Marceau, Eva Green,Olga Kurylenco, Bérénice Lim Marlohe, Léa Seydoux. Sept protagonistes françaises pour une vingtaine de films alors que Bond ne cesse de faire le tour du monde, n’est-ce pas beaucoup ? [3] En outre, n’est-il pas étrange que les quatre derniers « Bond », ceux de la saison Craig, aient tous une héroïne made In France ?

Paradoxalement, ce sont sans doute ces quatre films, Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall et SPECTRE qui fournissent la clef de l’énigme. Cette tétralogie qui, à maints égards, entend marquer un retour aux sources, nous renvoie à l’âge d’or de Bond, autrement dit aux sixties. Or l’image cinématographique de la féminité dans les sixties, et dans le monde entier, est française, puisqu’elle se nomme Brigitte Bardot. Cela n’avait d’ailleurs pas échappé à Cubby Broccoli et à Harry Saltzman, qui, très tôt, avaient essayé de la recruter, et c’est la malice du destin qui décida que Bardot ne serait jamais une Bond Girl. Disons, pour aller vite, qu’elle avait dit oui, mais que le créneau qui se libéra pour elle fut Au Service secret de Sa Majesté. Pas de chance : pour elle, Bond ne pouvait être que Sean Connery. Elle se consola (mal, car tout le monde s’accorde à dire qu’elle se fourvoya dans cette aventure) en tournant avec Sean le western Shalako.

Mis à part sa célébrité mondiale, qu’est-ce qui pouvait, aux yeux des producteurs, faire de Bardot une Bond Girl idéale ? Sans doute la contradiction qu’elle portait en elle — son allure tout à la fois mollassonne et têtue. Ce caractère actif-passif est finalement celui de toutes les Bond Girls mémorables, autrement dit de celles qui changent de camp. Il y a celles qui, victimes au départ, rejoignent Bond pour exercer leur vengeance. Esclave du cruel Largo,Domino aura à la fin d’Opération Tonnerre un rôle capital dans l’élimination de celui-ci.

Il y a, inversement, Sophie Marceau, elle aussi victime au départ, mais qui se révèle être la plus barbare de toutes les Méchantes. Il y a Eva Green qui, Méchante au départ, sauve Bond in extremis au prix de sa propre vie. Le cas Skyfall est un peu particulier, puisque Bérénice Lim Marlohe est éliminée en cours de route, mais le verre de scotch qui tombe de sa tête lorsqu’elle s’écroule est comme le signe qui va renvoyer Bond vers son Écosse paternelle. Et puis nous savons bien que la vraie JBGirl de Skyfall, c’est M.

Cette ambiguïté des héroïnes bondiennes françaises (soulignée par la double nationalité des interprètes dans les deux derniers films) est l’écho du statut paradoxal de la France, grande vaincue victorieuse de la guerre ’39-’45, et des rapports d’amour et de haine qui la lient et l’opposent depuis des siècles à l’Angleterre. Ennemis héréditaires rêvant sans cesse d’Entente cordiale…

Aujourd’hui encore, la lecture de n’importe quel journal britannique est édifiante. Tout prétexte est bon pour moquer la France : si une série française passe sur une chaîne de télévision anglaise, on peut parier qu’elle sera tournée en ridicule par le critique de service. Inversement, dans le même journal, on trouvera une interview de Françoise Hardy, idole des sixties chère à Mick Jagger et à Bob Dylan, ou quatre pleines pages consacrées à ces merveilleux villages français dans lesquels les Britanniques feraient bien d’aller passer leurs vacances, voire d’acheter une maison [4]. N’en déplaise au Channel, la France reste le pays géographiquement, sinon sentimentalement, le plus proche de l’Angleterre.

L’intérêt des JBGirls françaises, c’est qu’elles ne sont pas vraiment — pas seulement sexy. Elles sont plus simplement séduisantes, étant entendu que leur séduction pourrait bien être d’ordre politique autant que sexuel.

Car c’est, mutatis mutandis, ce que l’on retrouve chez les Méchants de la série quand ils sont interprétés par des Français. Michael Lonsdale ou Matthieu Amalric ou Hervé Villechaize — le Nick Nack de l’Homme au pistolet d’or — ou Louis Jourdan ne sont pas seulement souriants et inquiétants (on trouverait cette même dualité chez Gert Froebe ou Curt Jurgens, ou chez Javier Bardem dans Skyfall). Ils ont aussi quelque chose de naïf, de maladroit, d’enfantin. Ils sont, comme Bond, des orphelins cherchant tout à la fois à s’intégrer dans une famille et à marquer leur indépendance. A l’image de l’Angleterre et de la France, ces deux grands empires déchus, mais qui ont tant de mal à l’admettre.


[1] Il n’est pas rare qu’une JBGirl meure entre les bras de Bond (v. par exemple Luciana Paluzzi dans Opération Tonnerre, avec le fameux one-liner « She’s just dead »), mais nous parlons de cas où c’est Bond lui-même qui tue (ou menace de tuer) sa partenaire.

[2] Même chose pour les interprètes français masculins : va-t-on mettre sur le même plan la brève apparition de Jean Rougerie dans Dangereusement Vôtre(scène du restaurant de la Tour Eiffel) et le rôle de Michael Lonsdale dans Moonraker ?

[3] Pour être précis, il faudrait ajouter certaines interprètes qui, sans être françaises, ont entretenu des rapports étroits avec la France (Grace Jones, longtemps liée à Jean-Paul Goude ; Maryam d’Abo, qui passa une partie de son jeune âge à Paris…), mais tout cela deviendrait un peu trop compliqué.

[4] Sans parler du nombre invraisemblable de mots ou expressions françaises qui émaillent la prose des journalistes anglais.

MADE IN FRANCE : les tournages de Bond dans l’hexagone

Avec pas moins de sept films et six romans dont l’intrigue se situe au moins partiellement sur notre territoire (sans compter la délocalisation du tournage de Moonraker), la France est sans doute le pays que visite le plus l’agent britannique au cours de ses missions. Un choix qui n’est pas étranger aux goûts de son créateur, qui truffait ses romans d’expressions empruntées à notre langue. Carnets de route hexagonal…

Par Olivier Crave et Pierre Hirsinger

Dès les premiers James Bond, les décors ont nécessairement pris une place importante dans la saga, dont le style très épuré de Ken Adam a marqué à jamais les esprits. Si ce dernier a conçu et réalisé, toutes sortes de bases secrètes pour bad guys grâce à sa fulgurante imagination (et la pointe de son crayon), les décors naturels ont à leur tour brillamment illustré les romans de Ian Fleming. Paris et ses somptueux châteaux y sont pour quelque chose…

C’est le 16 février 1965 que débute le tournage d’Opération Tonnerre. Comme pour tout pré-générique digne de ce nom, Terence Young veut marquer le coup. C’est chose faite grâce à une scène d’action mémorable mise en scène au château d’Anet, à 80 km au sud-ouest de Paris. Construit dès 1547 par le lyonnais Philibert de l’Orme pour Diane de Poitiers, cette demeure est classée monument historique.

Rappelons-nous tout d’abord de la chapelle, dans la cour du château, cadre de la cérémonie d’enterrement du colonel Jacques Bouvard. Après la bénédiction du cercueil, la supposée veuve sort de la chapelle, regard appuyé sur le couple au balcon. L’extérieur de la chapelle comporte de même un balcon ajouté à la fin de la révolution de 1789 dans le but d’éviter la démolition complète de l’édifice: Bond et l’agent féminin du bureau français en sortent, scrutant le départ de la veuve à bord de sa limousine noire.

Après la montée des marches du grand escalier du château, la veuve accède à la salle des gardes. Cette pièce ornée de boiseries d’époque, de tableaux de maitres et de somptueuses tapisseries, est le décor d’un terrible affrontement à mort entre 007 et la veuve démasquée, qui n’est autre que le colonel Bouvard. Pour les besoins du tournage, les meubles d’époque sont remplacés par du mobilier de cinéma, sur les sages conseils du coordinateur des combats (qui est aussi l’acteur incarnant le colonel), le talentueux Bob Simmons.

S’enchaîne aussitôt une course poursuite : arrivé sur les remparts du château, 007 échappe à ses ennemis par les airs. On notera au passage, le cerf dominant le portail entouré de ses quatre chiens, qui à l’époque de Diane de Poitiers, avaient fonction d’automates, sonnant l’heure au quart d’heure près, disparus il y a bien longtemps au profit de répliques moulées. La traque prend fin devant la façade du château. James Bond utilise notamment des canons à eau qui sont en réalité des lances à incendie. Pour l’anecdote, victime d’un froid glacial, l’équipe reportera le tournage de cette scène qui mobilisera les pompiers d’Anet.

Terence Young n‘en restera pas là. Non content de mettre en valeur un château de l’époque Renaissance, il filme pour la première fois dans un Bond  la ville de Paris. Dès la fin du générique aquatique de Thunderball, on distingue en arrière-plan la tour Eiffel depuis le n°35 de l’avenue d’Eylau (à deux pas du Trocadéro), entrée du quartier général dissimulé de l’organisation du SPECTRE.

007 dans l’espace…Français

Il faudra attendre quatorze années pour contempler de nouveau la ville lumière. C’est ainsi qu’en 1979, en raison des taxes trop élevées en Angleterre, Lewis Gilbert installe ses caméras autour de Paris pour tourner une majeure partie des scènes de Moonraker, dans les studios de Boulogne, Billancourt, et Epinay, notamment pour y filmer tout le décor spatial, le film étant à l’époque en concurrence directe avec la saga Star Wars. C’est ainsi que le 3 juillet 1978 est signé un accord de coproduction entre EON et la filiale française de United Artists, les Artistes associés.

Séquence d’ouverture : après une bagarre entre James Bond et le pilote, interprété par le comédien français Jean-Pierre Castaldi (que l’on ne reconnait pas sous sa tenue), ce dernier est précipité dans le vide… Si les prises de vue du saut en parachute ont été réalisées à Nappa Valley, en Californie, l’intérieur du cirque a quant à lui été tourné à l’hippodrome de Longchamp, à l’ouest de Paris.

Après un briefing de « M », 007 part à la rencontre d’Hugo Drax. Pour véhiculer Bond auprès de lui, Corinne Dufour décolle d’ailleurs depuis une plateforme de l’aéroport Charles de Gaulle pour une scène censée se passer à Los Angeles.     

L’incroyable demeure de Drax, importée de France, et construite pierre par pierre dans le scénario, est en réalité le somptueux château de Vaux-le-Vicomte, situé à Maincy, près de Melun, au sud-ouest de Paris. Ce château du XVIIème siècle, construit par le surintendant de Louis XIV, Nicolas Fouquet, a inspiré de nombreux réalisateurs puisqu’on y dénombre entre autres le tournage de Vatell’Homme au masque de fer, Marie Antoinette, la Fille de d’Artagnan, la Folie des grandeurs ou encore le Pacte des loups.

Le survol en hélicoptère nous permet de découvrir les deux façades du château, les jardins (conçus par André Le Nôtre) où les cosmonautes de Drax suivent un programme d’entrainement, et se termine par un atterrissage devant la façade nord de l’édifice.

Ensuite sur un fond sonore intradiégétique (le prélude n°15 de Chopin joué par Michael Lonsdale lui-même), le domestique Cavendish accueille les deux arrivants au salon ovale du château, original dans sa forme, comprenant deux étages (que l’on aperçoit brièvement dans le film), et caractéristique par son sol constitué de pierres blanches et d’ardoises.

Contrechamp : Cavendish ouvre la porte à 007 et l’introduit auprès d’Hugo Drax dans un gigantesque salon. La magie des raccords de cinéma opérant, nous nous retrouvons dans un tout autre endroit que Vaux-Le-Vicomte. Il s’agit en effet de la salle de bal du château de Guermantes, en région parisienne, reconvertie depuis en centre de séminaire.

Suite à un bref échange avec Hugo DraxBond, mené par Corinne Dufour dans un tunnel de verre et d’acier, continue sa visite et use de son charme avec une pointe de machisme auprès du docteur Holly Goodhead. Le décor moderne dans lequel ils évoluent est le 5ième du centre Georges Pompidou, qui à l’époque du tournage venait d’être construit (il fut inauguré en janvier 1977).

Le docteur Goodhead présente rapidement le Moonraker à l’agent 007, avant de lui proposer de monter dans la centrifugeuse. Ce simulateur de gravité qui servira de piège pour l’agent secret, fut construit en taille réelle aux studios de Billancourt, dans les Hauts-de-Seine. Ce qui rendra même jaloux le technicien des effets spéciaux Derek Meddings, qui souhaitait en réaliser une simple maquette pour Ken Adam, le chef décorateur.

Mais revenons, un instant à Vaux-Le-Vicomte…

Dans la nuit, à la recherche de documents, Bond visite le bureau de Drax, qui se trouve être en fait la bibliothèque de Vaux-Le-Vicomte. Le lendemain, sur le départ, il ne quitte pas le château avant une petite partie de chasse. Cette scène est tournée tout au fond des jardins de Le Nôtre, à côté de la statue d’Hercule, construite bien après le château, au XIXème siècle, et symbolisant la force bienfaitrice. C’est sans doute cette force qui permet à Bond d’échapper à l’assassinat au fusil par l’un des gardes de Drax dissimulé dans un arbre, interprété par le fameux second rôle français et « méchant du cinéma français », Guy Delorme.

Pour compléter tous les extérieurs, Ken Adam aura donc recourt aux studios d’Epinay, afin de construire la splendide station orbitale pour le final du long métrage. C’est grâce à une équipe de 220 techniciens utilisant 100 tonnes de métal, 2 tonnes de clous, et trois km de bois que cette réalisation de trois étages a pu voir le jour (ou plutôt la nuit).

Les studios de Boulogne, (ayants au passage servi de fabrique d’avions de la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale) seront à leur tour assaillis pour filmer les scènes de combat opposant 007 à Chang, pour l’épisode censé se situer à Venise.

Bond  à la sauce Chantilly

Quelques années plus tard, Roger Moore signe pour un dernier film : Dangereusement vôtre. Paris occupe ici une place prépondérante. Une sorte d’apothéose pour la capitale française, et le seul lien entre le film et la nouvelle de Ian Fleming From a view to a kill.

Toutes les scènes parisiennes sont tournées durant l’été 1984.

La tour Eiffel fait intégralement partie de l’histoire. Les scènes d’intérieurs du restaurant Jules Verne ont lieu le 6 août en studio : Aubergine, victime d’un papillon empoisonné, trépasse sous les yeux de 007. Ce dernier prend aussitôt la meurtrière en chasse, et l’action démarre sur la plateforme de la tour, au second étage.

La spectaculaire cascade faillit coûter cher à la production… Les autorisations de tournage du saut et des poursuites en voiture sont obtenues non sans difficultés grâce à l’intervention du directeur de production, Serge Touboul. Le parachutiste de secours, Don Caltvedt, frustré de n’avoir pas effectué son saut, se lance sans  autorisation de la tour Eiffel. Caltvedt est renvoyé du tournage.

Les 11 et 12 août, la mise en scène de cette scène d’action se poursuit sur les quais de Seine. Arrêté pour ses dégâts matériels très couteux, mais aussitôt libéré par MBond sort en limousine du poste de police qui est en réalité le palais de justice. La voiture sort ainsi du n°3 du quai de l’horloge, et nous fait découvrir rapidement le Pont Neuf en arrière-plan…

Le tournage se poursuit à Chantilly, où le château et l’hippodrome sont pleinement mis en valeur. Le 13 août, la première équipe débute les prises de vue sur le champ de course et la tribune, puis s’attèle ensuite au château…

Construites par l’architecte Jean Aubert, à la demande de Louis de Bourbon, et longues de 186 m, les Grandes Ecuries constituent un véritable chef d’œuvre de l’architecture du XVIIIème siècle. Tibbett, l’acolyte de Bond, nous fait voir de son côté une partie secondaire des écuries, où est dissimulé le laboratoire deZorin, avec un intérieur qui sera raccordé en studio.

La rencontre entre Max Zorin et 007 a lieu lors de la grande réception au château. Pour cette scène, le parterre de la volière est joliment décoré : tonnelles, parasols, ainsi que le pont du canal qui est recouvert d’une arche. Mais en premier lieu, notre agent espionne Zorin (allant signer un chèque à une belle inconnue), dans ce qui constitue aujourd’hui la boutique souvenir du château.

Quant à la course de chevaux entre Zorin et Bond, elle est tournée à l’est du château, sur la piste d’entrainement d’Avilly St-Léonard. Pendant ce temps,Tibbett part dans l’intention de contacter M, prétextant qu’il va laver la Rolls Royce en ville. Il ne tarde pas à se faire assassiner à la station-service BP de Chantilly. Dangereusement Vôtre est à ce jour le dernier film de la série où Paris et ses monuments occupent une grande place à l’écran…

Paris n’est cependant pas la France…

Eon Productions emmène également le spectateur découvrir les nombreux charmes du terroir français. Après Thunderball (1965), 007 revient brièvement en France sous les traits de Sean Connery dans le pré générique des Diamants sont éternels (1971). Traquant Blofeld de par le monde pour venger la mort de sa femme, il interroge à sa manière une certaine Marie, occupée à soigner son bronzage sur la côte méditerranéenne, à l’hôtel Cap d’Antibes Eden Roc.

Passons rapidement sur le poussif remake de Thunderball qu’est Jamais Plus Jamais (1983) où Sean Connery enfile une dernière fois sa moumoute bondienne pour visiter le sud de la France : Saint-Jean-Cap-Ferrat, Antibes, Nice, Roquebrune-Cap-Martin, Villefranche-sur-mer, Menton, Monaco.

1995 voit le retour de James Bond à l’écran avec Goldeneye. Après le doublement magnifique générique  (grâce à Daniel Kleinmann pour les effets visuels et Tina Turner au chant), le spectateur retrouve l’agent 007 – désormais campé par Pierce Brosnan – au volant de son Aston Martin DB5, sur une route du sud de la France (encore).

La ballade avec une certaine Caroline chargée de l’évaluer (007 aurait-il encore des choses à prouver ?) prend vite des allures de compétition automobile lorsque surgit dans son rétroviseur la Ferrari 355 de la vénéneuse Xenia Onatopp. Les deux véhicules rivalisent sur une route sinueuse. Dans la réalité, cette poursuite a exigé toute l’ingéniosité de l’équipe de Rémy Julienne : prendre des virages à grande vitesse sur une route de montagne n’est en effet pas à la base la spécialité de l’Aston Martin (qui a certes déjà subie le même sort sur d’autres routes alpines dans Goldfinger). Dominique, le fils de Rémy, conduit à l’écran la Ferrari affublé d’une perruque. Deux Aston Martin DB5 furent utilisées, un « souci administratif » empêchant la voiture de Bond de porter la même plaque d’immatriculation que celle de Goldfinger.

Visuellement très soignée, cette séquence fut tournée au sortir de l’hiver entre fin février et début mars 1995, au-dessus de Gréolières (sur la D2085 de Nice à Grasse, prendre la direction Gourdon et enfin Gréolières). Magie du cinéma : la scène s’achève au-dessus de Monaco, alors qu’en réalité la route empruntée ne mène pas au Rocher. C’est pourtant dans la principauté que James Bond séjourne brièvement. Au programme : retrouvailles avec Xénia au casino, filature au port, puis vaine tentative d’empêcher le vol (dans tous les sens du terme) de l’hélicoptère Tigre, dérobé à l’armée française par Xenia pour le compte deJanus.

L’Armée française collabora pleinement au tournage. Les prises de position anti-nucléaires de Pierce Brosnan vis-à-vis de la France, qui venait de reprendre sa politique d’essais nucléaires, provoquèrent par la suite un fort mécontentement du gouvernement.

Rappelons que les romans Casino Royale et Au service Secret de Sa Majesté notamment se déroulaient en partie en France (dans la ville fictive de Royale-les-Eaux, à Marseille puis en Alsace pour le second). Sir Roger Moore résida de nombreuses années à Saint Paul de Vence avant de prendre ses quartiers d’été à Monaco au début des années 2000.

Exotisme à la française

Pour les besoins du scénario, mais aussi souvent pour des questions de coût et de sécurité, Eon décide souvent de tourner en France des séquences censées se situer ailleurs de par le monde.

Outre Moonraker  qui double les USA, Demain ne meurt jamais (1997) s’ouvre sur un « supermarché » pour terroristes situé au détroit de Khiber dans l’Himalaya, à proximité de l’Afghanistan. En réalité, la séquence est tournée entre fin janvier et début février à l’altiport de Peyragudes (2400 mètres d’altitude), petite station de ski des Hautes-Pyrénées. Le site fut entièrement aménagé pour les besoins du tournage, des infrastructures créées, sans compter. Les retombées financières (tournage puis post tournage) furent conséquentes.

Sous la direction de Vic Armstrong (réalisateur de la seconde d’équipe et coordinateur des scènes d’action… autant dire le véritable réalisateur du film), la séquence est tournée en l’absence de Pierce Brosnan, doublé par Claudio Pacifico et Wayne Michaëls. Elle nécessite la participation de près de 300 personnes (env. 250 techniciens et une cinquantaine de comédiens et cascadeurs, dont plusieurs élus locaux reconvertis pour la circonstance en terroristes bon marché) et l’utilisation de 50 tonnes de matériel, incluant : une tour de contrôle, des véhicules de guerre et deux avions L39 pour une chasse aérienne des plus spectaculaires ! A défaut d’offrir un scénario dense, la séquence du pré générique est visuellement impressionnante et annonce bien la couleur du film : de l’action, de l’action et encore de l’action.

Tendance confirmée avec le film suivant, Le monde ne suffit pas (1999), tourné lui aussi en partie au-dessus  de Chamonix, les Alpes doublant le Caucase. Cocasse…

Prévue initialement en Suisse (les autorisations ne furent finalement pas accordées à cause de l’utilisation des ULM parapente interdits dans ce pays), la séquence de poursuite à ski est mise en boîte sur le domaine skiable de La Flégère. Malgré des délais très courts pour un projet aussi lourd, Eon relève le challenge avec le plein soutien des autorités locales. Encore une fois sous la houlette de Vic Armstrong, la seconde équipe investit la région pendant plus d’un mois, le tournage nécessitant de longs préparatifs et étant souvent interrompue à cause de la météo ou des risques élevés d’avalanche.

Si certains effets visuels sont numériques, les diverses composantes de la poursuite (chute, explosions, sauts,…) sont tournés en « réel » et nécessitent la présence de nombreux techniciens expérimentés. Les comédiens principaux sont quant à eux  bien sûrs remplacés par des skieurs professionnels : Stéphane Dan et Yan André doublent 007, tandis que Candice Gild et Francine Moreillon doublent Elektra, joué par Sophie Marceau.

Les acteurs sont cependant présents quelques semaines plus tard pour des plans rapprochés tournés en altitude, à la grande joie des médias nationaux et des vacanciers qui découvrent parfois le tournage sur le fait. Pour l’anecdote, Pierce Brosnan ne sachant pas skier, la fameuse technique inventée trente ans plus tôt pour filmer Diana Rigg dans Au service secret de Sa Majesté est reprise : le comédien est installé à genoux sur une luge, puis filmé à la hauteur de la poitrine pour simuler une descente mouvementée.

Le monde ne suffit pas est à ce jour le dernier James Bond à avoir été tourné en France. Diverses rumeurs en 2010-2011 évoquèrent un possible tournage de Bond 23 au Château de Versailles (pour doubler le manoir Skyfall lodge?), mais cela resta sans suite. Tous les espoirs de voir Daniel Craig revenir en France pour Bond 24 sont permis !

BONS BAISERS DE FRANCE : La France dans les romans de 007

Le James Bond littéraire a toujours eu des liens étroits avec notre pays, souvent associé au luxe et à la gastronomie ; et pourtant les rapports que le personnage entretient avec le pays de Molière n’ont pas toujours été des plus tendres… Tour de France des sites de l’Hexagone visités par James Bond dans l’ensemble des romans et nouvelles des divers auteurs de la saga.

par Pierre Rodiac

Royale-les-eaux

Dès son premier roman, Casino RoyaleIan Fleming envoie l’agent 007 sur le territoire français. Mais paradoxalement, il choisit une ville qui n’existe pas : Royale-les-Eaux. L’auteur consacre quatre pages à l’histoire d’une cité imaginaire, rendue réaliste par les nombreux détails et les précisions intégrées au texte :

« Royal-les-Eaux, située près de l’embouchure de la Somme, avant que la côte plate, où se trouvent les plages de sable de la Picardie méridionale, ne s’élance vers les falaises crayeuses du Pays de Caux, qui s’étendent jusqu’au Havre, a connu à peu près le même destin que Trouville. (…) D’abord petit village de pêcheurs, Royal (sans les Bains) devint sous le Second Empire une station balnéaire élégante, mais sa vogue eut le même caractère météorique que celle de Trouville. De même que Deauville a tué Trouville, après une longue période de déclin. Le Touquet tua Royal. »

Mais la ville périclite face à la concurrence et ne doit sa survie qu’au rachat de son casino par un Syndicat de Paris : « On repeignit le casino, qui reprit ses couleurs d’origine, blanc et or ; les salons furent décorés dans le gris le plus pâle, avec des tapis et des rideaux bordeaux. De vastes lustres furent fixés aux plafonds. On refit la beauté des jardins ; les fontaines se remirent à jour ; et les deux principaux hôtels, le Splendide et l’Hermitage, furent parés, fourbis et entièrement remontés.

Même la petite ville et le vieux port s’efforcèrent d’afficher un sourire accueillant sur leurs visages ravagés. La rue principale reprit sa gaieté, grâce aux vitrines des couturiers et des joailliers de Paris, que tentaient, en dépit de la brièveté de la saison, des locaux mis gratuitement à leur disposition, et autres généreuses promesses. »

L’ensemble du roman se déroule donc en Baie de Somme et, pour la partie finale, en Normandie. Moyen pour l’auteur de plonger le lecteur britannique de ce début des années cinquante dans une ambiance exotique pour l’époque et chargée d’une aura luxueuse. C’est donc en France, patrie de l’amour romantique, que Bond fera la connaissance de la femme dont il tombera amoureux et pour laquelle il songe au mariage et à la démission des services secrets. Mais c’est le drame lorsque, à la fin du roman, James Bond apprend que Vesper, la femme qu’il aime, vient de se suicider parce qu’elle est une traîtresse au service de l’ennemi.

Ian Fleming fera ensuite se dérouler un autre roman dans le même lieu dix ans plus tard lorsque James Bond se rend sur la tombe de Vesper dans Au service secret de sa majesté (1963). Il décrit d’ailleurs soigneusement la route pour se rendre à Royale-les-Eaux. Mais étrangement, il situe la ville un peu plus au nord, près du Touquet :

« Il roulait entre Abbeville et Montreuil, sur la Nationale 1, route rapide mais morne, qu’empruntent les anglais pour rentrer chez eux par les Silver City Airways et l’aéroport du Touquet, ou par le Ferry-boat de Boulogne ou de Calais.»

Bond est dépassé par une Lancia conduite par une femme qu’il ne connaît pas encore et avec qui il se lance dans une course-poursuite. Occasion pour Fleming de décrire le paysage environnant : « Mais la route allait cesser d’être bonne: un de ces points d’exclamation qui, en France, signalent un danger, surgit sur la droite. Puis, après une côte, apparurent le clocher d’une église et les maisons d’un petit village, tassées au bas d’une colline abrupte. »

Un peu plus loin, Bond redonne des indications sur la situation géographique de Royale-les-eaux : « Sur le côté droit, un panneau Michelin indiquait : Montreuil 5, Royale-les-Eaux 10, Le Touquet 15. »

Bond ne le sait pas encore mais cette jeune personne est Tracy di Vincenzo, fille d’un mafieux corse. Elle sera la deuxième femme que Bond rencontrera et dont il tombera follement amoureux au point de l’épouser. Cette course-poursuite est racontée comme un flash-back au deuxième chapitre tandis que le premier décrit la scène où Bond contrecarre le suicide de Tracy et est enlevé par les gardes du corps du père de celle-ci, Marc-Ange Draco, chef de l’Union corse ; l’auteur profite de la situation pour décrire la plage de Royale-les-eaux : « Bordée de belles pelouses, sur lesquelles tranchaient des massifs tricolores de salvias, d’alysses et de lobélies, la promenade de Royale-les-eaux, longue de huit kilomètres, était jalonnée de drapeaux, et sur la plage – la plus grande du nord de la France – les tentes multicolores se pressaient en bataillons serrés, jusqu’à la ligne sombre qui marque la limite de la marée haute .»

Bien qu’évoquée dans certains romans, Royale-les-Eaux ne sera plus jamais un lieu visité par Bond au cours de ses diverses aventures.

Paris-région Parisienne

Difficile de passer sous silence la capitale surtout que James Bond y a séjourné dans sa jeunesse Dans la nouvelle Bons baisers de Paris (1960), Ian Fleming envoie James Bond en France pour une mission dans la capitale et dans les alentours de Saint-Germain-en-Laye. Comme le fait Fleming à l’accoutumée, Bond évoque les restaurants où il descend à Paris, les hôtels où il fait bon s’arrêter… on y retrouve 007 dans ses pensées, se remémorant sa venue à Paris lorsqu’il avait seize ans. Nous apprenons ainsi qu’il y a perdu le même jour son portefeuille et sa virginité. Visiblement, Bond n’aime plus Paris, ville surpeuplée, vendue aux étrangers et où on s’ennuie ferme.

On avait auparavant brièvement vu l’espion dans la capitale à la fin du roman Bons baisers de Russie (1957), lorsqu’il se rendait au Ritz pour y combattre Rosa Kleb… et tomber sous la lame empoisonnée de la chaussure de la femme.

La ville reviendra une nouvelle fois sous la plume de Fleming dans Opération Tonnerre (1961). C’est sur le boulevard Haussmann, au 131 bis, que se trouve le siège de SPECTRE, l’organisation dirigée par Blofeld et que Bond combat dans ce roman.

Il faudra attendre 1987 pour retrouver Paris dans No deals, Mr Bond de John Gardner. Lors d’un passage éclair, l’agent 007 réside dans l’appartement d’amis situé boulevard Saint-Michel. Alors qu’il se sait poursuivi, Bond « (…) prit un taxi jusqu’aux Invalides, puis retourna vers le Quai d’Orsay en traversant la Seine et prit la direction du jardin des Tuileries. Ce ne fut que lorsqu’il fut certain de ne pas avoir été suivi qu’il saisit un autre taxi au vol, ordonnant au chauffeur de le conduire boulevard Saint-Michel »

En 1992, dans Death in Forever, Gardner envoie Bond une nouvelle fois dans la capitale et ce, pour une grande partie de l’ouvrage. On y apprend que Bond aime Paris, ce qui contredit les propos de Fleming, et qu’il connaît la ville aussi bien que Londres. Il aime manger au Terminus face à la Gare du Nord.

Courses-poursuites et filatures en métro permettent à Bond de traverser la ville et de passer, cette fois encore, par le jardin des Tuileries pour se rendre au musée du Louvre. En fuite, 007 se réfugie dans un appartement propriété du MI6 près des Champs-Élysées, non loin de l’église luthérienne, avant de s’installer dans les Appartements Atlantiques près du Palais de l’Élysée : « Debout sur le balcon, Bond regardait l’aube se lever sur Paris. La vue était spectaculaire, avec ce brouillard lumineux qui enveloppait les jardins des Tuileries et serpentait jusqu’aux eaux de la Seine. Au loin, on pouvait distinguer l’Île de la Cité et les tours grises de Notre-Dame qui émergeaient des nuages. »

Dans le roman suivant, Never Send FlowersJohn Gardner renvoie une nouvelle fois l’agent 007 en région parisienne, à Euro-Disney cette fois, lorsque le parc d’attraction ne se nommait pas encore Disneyland Paris.

C’est sous la plume de Raymond Benson que James Bond retourne à Paris dans Ne rêve jamais de mourir  (2001). Raymond Benson revient aux sources. Comme du temps de Fleming, et contrairement au Bond de John Gardner, l’espion n’aime toujours pas Paris : « Non, ses sentiments pour Paris n’avaient pas évolué avec l’âge. Il pensait toujours que la ville avait vendu son âme aux touristes. La circulation était épouvantable (il n’aurait pas pris sa voiture s’il n’avait su qu’il devrait conduire par la suite) et les femmes, bien que belles, s’avéraient plus froides et hautaines que dans les autres pays d’Europe. »

Pas de doute, Ian Fleming est de retour. Ce roman est pour Bond l’occasion de dormir au Grand Hôtel Intercontinental, de se retrouver à la station P du MI6, rue Auber, de visiter les studios de France Télévision et de se rendre à la pyramide du Louvre pour un défilé de mode.

En 2008 dans Le diable l’emporte, Sebastian Faulks envoie également James Bond dans la capitale. Mais c’est dans un Paris des « sixties » plutôt impersonnel qu’évolue le personnage. Il retrouve l’agent des services secrets français, René Mathis, pour un sympathique repas « Chez André », rue du Cherche-midi, avant de s’opposer au méchant de l’histoire, Julius Gorner, lors d’une partie de tennis au Bois de Boulogne.

Provence-Côte d’Azur-Corse

Quoiqu’associé au personnage et fréquemment visitée par Fleming durant sa vie, la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur ne fait pas partie des lieux où Bond se rend dans les romans originels. Tout juste fait-il un passage à Marseille dans Au service secret de sa majesté pour rencontrer Draco et lui demander de l’aide, conduit par un « local » évidemment prénommé Marius… « En bas de la Cannebière, à l’intersection de la rue de Rome, Marius tourna à droite, puis à gauche dans la rue Saint-Ferreol, à un jet de  pierre à peine du quai des Belges et du Vieux-Port. »

Il faut attendre Une question d’honneur (1984) pour que 007 se rende sur la Côte d’Azur. Mais son séjour est avant tout monégasque et, comme chacun sait, Monaco ce n’est pas la France. Cependant nous apprenons que Bond et sa compagne se rendent : « à L’Oasis de La Napoule où ils dégustaient la dernière spécialité du chef Louis Outhier. Ils allaient ensuite se distraire au casino de Cannes. Parfois ils se contentaient d’un repas frugal au Négresco de Nice ou même à la Réserve de Beaulieu ou encore, à certaines occasions, au modeste Galion, dans le port de Garavan à Menton .»

C’est ensuite lors d’une de leurs escapade qu’ils sont poursuivis : « Au moment où ils s’éloignaient du Casino, sur la route qui les ramenait à Monaco par Roquebrune-Cap-Martin, il aperçut les phares d’une voiture qui les suivait. »

C’est sous la plume de Raymond Benson que Bond revient dans le sud-est dans Ne rêve jamais de mourir (2001). Une grande partie du roman se déroule sur la Côte-d’Azur, à Monaco et en Corse : « Alors qu’il approchait de Grasse par la N85, Bond fit une halte pour prendre du carburant. »

007 se rend ensuite à Mougins pour y retrouver le personnage féminin de l’histoire, Tylyn Mignonne. Après une excursion à Monaco, James Bond se rend à Nice, où il a déjà séjourné au début du roman lors d’une mission qui tourne mal. Cette première scène a lieu dans les anciens studios de la Victorine, aujourd’hui intitulés Riviera Studios et rebaptisés pour le roman Côte-d’Azur Studios.

Nice est par la suite l’occasion pour Bond de vivre une romance avec Tylyn Mignonne. « Nice faisait partie des lieux préférés de Bond en France. Considérée comme la capitale de la Côte-d’Azur, elle représentait une ville à la fois moderne et agréable. Debout, au bout du port, Bond pouvait admirer une relique des temps anciens, le Château des Anglais, une construction en pierres roses au sommet du Mont Boron. Nice offrait un des plus beaux ports de France, principalement parce qu’il était propre, environné de collines et de maisons jaunes et ocres (…) »

La fin du roman se déroule durant le festival de Cannes où Bond, épaulé par l’armée française, tente d’empêcher un attentat pendant l’événement. Une partie de l’action se déroule dans le Palais des Festivals avant de se poursuivre dans les rues de la ville. Cependant, la majeure partie du roman se déroule en en Corse, que Bond découvre pour la première fois. De Calvi au Cap Corse par Saint-Laurent, en passant par Sartène et les sites préhistoriques de Cucuruzzu et Capula, l’espion anglais est confronté à la sorcellerie insulaire.

Le Nord-Pas de Calais

Peu glamour, la région est pourtant un important lieu de passage de l’espion britannique dans plusieurs romans et ce pour des raisons évidentes de trajet depuis la Grande-Bretagne, passage quasi-obligé vers l’Europe.

Ainsi, Bond se rend-il fréquemment sur le territoire national par Le Touquet ou bien Calais. Dans Goldfinger (1958), Bond suit son adversaire depuis l’Angleterre en passant par Le Touquet :

« Il lui suffirait simplement, pour la suivre à la trace, de s’arranger pour ne pas trop s’éloigner de la Rolls et de repérer la route qu’emprunterait Goldfinger à partir du Touquet. »

Les informations contenues dans Au service secret de sa majesté (1962) ne nous permettent d’ailleurs pas de savoir précisément par où l’agent 007 passe en France. Dans Une question d’honneur (1984), de John Gardner Il retourne certainement par Calais en Angleterre puisque : « Pendant la dernière partie de son voyage sur l’autoroute de Calais, Bond se surprit à chanter à tue-tête ».

Dans Death is Forever,(1992) James Bond retourne à Calais à bord d’un avion militaire : « Calais se trouvait de leur côté de l’avion et il pouvait distinguer à l’ouest., comme une grande cicatrice, le nouveau grand terminal de Coquelles ». Le final du roman commence à Calais pour se poursuivre dans l’Euro-tunnel.

Dans Ne rêve jamais de mourir (2001), Raymond Benson envoie James Bond en France par la route : « Il avait fait la traversée depuis Folkestone et entrait en France par les embouteillages de Coquelles, à cinq kilomètres au sud-ouest de Calais ». Nous retrouverons très brièvement Calais dans le roman des aventures du jeune James Bond par Charlie Higson dans Sur ordre de sa majesté (2010).

Les Autres lieux

On découvre épisodiquement dans les divers romans et nouvelles, quelques villes de France lorsque l’agent 007 traverse le pays ou bien s’arrête dans un lieu dont on n’entend parler qu’une fois. Ainsi, dans Goldfinger, Bond traverse-t-il la France d’Ouest en Est, passant par Evreux, Dreux, Chartres, Orléans, Mâcon… avant de se rendre en Suisse.

Dans Permis renouvelé/Opération Warlock (1981), l’action mène Bond à Perpignan où se déroule une bonne partie du roman. Strasbourg apparaît pour sa part subrepticement dans Au service secret de sa majesté et dans Nobody Lives Forever. Pour finir, en descendant vers la Côte-d’Azur dans Ne rêve jamais de mourir, James Bond traverse Lyon et Grenoble.

Dans les divers romans et nouvelles, depuis sa création il y a 60 ans jusqu’à nos jours, la France est donc le terrain de nombreuses aventures de Bond. Présenté sous des jours plus ou moins agréables, notre pays n’en demeure pas moins associé à de nombreuses scènes de repas, de défilé de mode, de luxe et d’élégance, représentations classiques du territoire… ce qui n’empêche pas d’en montrer également les défauts et les travers.

EXCEPTION CULTURELLE : accueil, critique et promotion de 007 dans l’hexagone

Le public français a toujours réservé un accueil enthousiaste aux aventures de James Bond. Skyfall n’a pas fait exception à la règle : la France fut le quatrième pays au box-office mondial. Si notre pays demeure le siège d’une Bondmania mesurée mais bien réelle,  Bond est ici tout à la fois objet de fascination, de méfiance et de dénigrement. Une manifestation de notre fameuse « exception culturelle » ?

« Marre de James Bond, voilà c’est dit. Qu’on en finisse avec lui, à la retraite, à l’hospice 007 ! » Cette critique « gratuite » de GoldenEye parue récemment dans l’hebdomadaire télévisé du NouvelObs résume bien le sort que certains « grands » médias réservent à James Bond depuis cinquante ans.

Comme dans nul autre pays sans doute, 007 est le souffre-douleur des « élites ». Dès ses premières aventures, de grands quotidiens nationaux et plus encore la presse cinématographique s’acharnent sur le symbole d’une culture (populaire) que la France dénigre. Art mineur. Ce d’autant plus qu’elle est anglo-saxonne. Parmi les titres champions toutes catégories : Le Monde, Libération, Télérama, L’Humanité, of course.

Je vois trois fondements à cette avalanche de critiques. L’emprise de la pensée judéo-chrétienne d’abord qui, encore à l’orée des années soixante, marque la société française. L’argent, le sexe, le luxe sont mal vus : de cette décadence, James Bond est le symbole.

L’intellectualisme ensuite, qui veut que tout ce qui est populaire ne soit par nature pas qualitatif, « pas assez bien ». De toute façon, tout ce qui ne nait pas du « génie français » ne peut l’être.

Dans les sixties, on critique le genre avant de critiquer l’acteur. Dans la France gaullienne, les films sont jugés décadents et immoraux, sans intérêts, populistes. Là encore, les considérations politiques ne sont pas loin. Et les même qualificatifs viennent saluer la naissance du rock’n’roll ou de la culture pop et des Beatles, promis à une mort rapide par les oracles journalistiques. Clairvoyance toujours.

Et justement la troisième raison est (géo)politique. La politisation de la classe journalistique, du moins dans les années 60, tient pour suspect tout ce qui vient d’outre-Manche (ah, la perfide Albion !). Ajoutons à cela l’omniprésence de l’influence de l’idéologie communiste dans l’intelligentsia hexagonale… Et le cocktail est complet. Tout cela ne plaide pas en faveur de 007.

Rejeté par conservatisme, 007 l’est ensuite par modernisme.

L’exemple le plus virulent et le plus mémorable de cette french attitude demeure la charge que François Truffaut, jeune critique puis héraut de la Nouvelle Vague, adresse à l’encontre de 007. Le réalisateur va jusqu’à déclarer en 1979 : « Le film qui marque le début de la décadence du cinéma est selon moi Dr No. Jusque-là le rôle du cinéma avait été de raconter une histoire dans l’espérance que le public la croirait… Pour la première fois tout autour du monde, la grande masse des spectateurs était exposée à la dégradation même de l’art cinématographique, un genre cinématographique qui ne fait référence ni à la vie ni à la tradition romantique mais à d’autres films, et se reproduit à l’infini ». Rien de moins… Tout est dit.

Des générations de critiques cinématographiques (espèce de journaliste dont l’objectivité n’a selon moi d’égal que l’ego… sauf exception), plus ou moins clairvoyants ont rejoints la troupe des contempteurs.

Car en France, le cinéma étant un art (et non une industrie, beurk), la critique ne peut qu’être manichéenne. Jamais, ô grand jamais, un film ne peut se concevoir – pour certains en tous cas – comme un pur divertissement. Pour preuve, les lauréats des César ces dix dernières années : tous les grands succès populaires furent superbement ignorés.

Critique et succès publics

La critique est acerbe. Lazenby n’est pas Connery. On le lui reproche donc : arguant que Connery au moins sauvait par son jeu la pauvreté des scénarios.

Les années Moore et en particulier ses derniers films font l’objet d’une redoutable vindicte (certes parfois justifiée). Le grand guignol bondien est une trop belle opportunité de rappeler combien ces films sont destinés aux enfants, tout en confessant sa consternation que le public puisse se rendre en masse dans les salles. Paradoxalement, Moonraker est moins touché (il fut plutôt globalement bien perçu, pour ce qu’il était) qu’Octopussy et Dangereusement vôtre.

Dans la fin des années 80, si les qualités de comédien de Timothy Dalton sont louées et le classicisme de ses aventures salué, Tuer n’est pas jouer et Permis de Tuer n’en demeurent pas moins montrés du doigt : trop calqués sur les blockbusters américains du temps. Le premier Dalton passe même en deçà de la barre symbolique des 2 millions d’entrées, ce qui n’était pas arrivé depuis Au Service Secret de Sa Majesté.

Le retour en grâce, à la faveur de l’entrée en scène de Pierce Brosnan, est de courte durée, la franchise étant quelque peu sortie des rails avec Demain ne meurt jamais et Meurs un autre jour. Pourtant, la presse écrite française est séduite par les deux opus, et souligne à peine les surenchères outrancières.

Vient ensuite l’ère Craig. Là encore, on critique le Bond blond, avant (rapidement) de reconnaître ses grandes qualités d’acteur.

Skyfall est avec Casino Royale le fruit d’une autre exception : une rare unanimité entre la critique et le public. Pour le premier pourtant, Le Monde se distingue encore : « Bien au goût du jour, cette surenchère de violence fait mesurer l’évolution des stratégies. De John F. Kennedy (qui s’habillait comme Sean Connery) à George W. Bush, on est passé de la crainte d’un complot soviéto-communiste à l’obsession du cocktail terrorisme-chaos financier. Le cerveau du mal reste un balafré de l’Est, les méchants restent basanés, le plus huppé des agents secrets de Sa Majesté cogne désormais comme Arnold Schwarzenegger ». Pour le second, il n’y a plus que le très élitiste (et finalement peu lu) Libération pour commettre un papier si incompréhensible qu’on ne sait à vrai dire le point final posé si le journaliste, qui se prend pour BHL, (aie) est « pour ou contre » le film.

French touch

D’exception culturelle, il est enfin question dans la promotion des films.

D’abord s’agissant des affiches, du moins à l’orée de la saga. Depuis la fabuleuse affichette de James Bond contre Dr No à l’affiche pantalon d’Au Service Secret de Sa Majesté, les années 60 sont l’occasion d’un florilège d’affiches made in France qui, par leur créativité, leur beauté et leur rareté, font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs du monde entier. Dr No, Bons baisers de Russie, Goldfinger et Au Service Secret de Sa Majesté sont surtout le fait d’illustrateurs français qui seront largement copiés chez nos voisins européens : Boris Grinsson, Jean Mascii et Yves Thos.

Lorsque Boris Grinsson réalise en mars 1963 puis mars 1964 les affiches françaises des deux premiers opus de la série, il a déjà derrière lui une carrière bien remplie. Emigré d’Allemagne lors de l’accession d’Hitler au pouvoir, sa carrière commence dans les années trente. Peintre plus qu’illustrateur ou publicitaire, d’où son style original, Grinsson est l’un des plus grands illustrateurs de l’après-guerre. Parmi ses travaux les plus reconnus, les affiches françaises du Magicien d’Oz de (1939), La Symphonie pastorale de Jean Delannoy (1946), La Dame de Shangaï de Chaplin (1948), La flèche brisée de Delmer Dawes (1950), Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinneman (1953), Le chanteur de Mexico de Richard Pottier (1956), Les 400 coups de Truffaut (1959) ou  Les Oiseaux d’Hitchcock (1963) – mémorable Tippi Hedren attaquée par une horde de corbeau dévalant du ciel…

Avec Grinsson, Mascii est certainement l’un des illustrateurs français les plus prolifiques du marché des années 40 à 60 : Les Aventures de Robin des Bois (1938), Violettes impériales de Richard Pottier (1952), Vingt mille lieues sous les mers de Richard Fleischer (1954), Le pont de la rivière Kwaï de David Lean (1957), Le Gaucher d’Arthur Penn (1957), Plein soleil (1959), La Planète des singes de F.J. Schaffner (1968)…

Illustrateur français, Yves Thos, a fait ses armes chez Pilote et a surtout œuvré dans la publicité (Uncle Bens, Oasis, Coca-Cola). Outre OHMSS, il réalise aussi le visuel de la campagne de ressorties des premiers films, le festival « Viva James Bond » au tout début des années 70 (ah, la girl alanguie et dénudée !) aux pieds de Sean Connery.

Enfin, ce panorama ne serait pas complet sans évoquer la promotion par le placement de produits (cf. Les marques françaises, dangereusement autres ?). Un bataillon de marques hexagonales qui, en symbole du luxe absolu, a porté les couleurs de Bond : Bollinger, Perrier, Yves-Saint-Laurent et… jusqu’à notre Concorde ! Bataillon de marque dont l’association avec 007 est dû à un… Français, Jean-Patrick Flandé (voir section « les français »). Exception culturelle encore… Cocorico !

 7 SUR (OO)7 : James Bond vu par sept réalisateurs français

Ce vendredi soir-là, il y a environ trente-cinq ans, Bernard Pivot avait choisi de consacrer son Apostrophes au cinéma, et il avait sur son plateau Mastroianni, Polanski et Truffaut. Fellini n’était pas là, mais il était difficile de ne pas l’évoquer, puisque Marcello avait été son alter ego dans plusieurs de ses films. Polanski, qui pensait que l’art se nourrit de l’art, osa dire que le grand Federico n’était plus ce qu’il était et que, si ses films étaient moins bons, c’était sans doute dû au fait qu’il avait décidé — et, en plus, il s’en vantait ! — de ne plus voir les films des autres. Mais Mastroianni nuança : Fellini restait un fan des « James Bond ». « Comme tout le monde », ajouta Polanski, comme s’il n’y avait là rien que de très banal. Seul Truffaut ne se joignit pas à ce chœur. Quand Pivot lui demanda s’il n’aimerait pas réaliser un « Bond », il répondit en riant : « Oui, j’aimerais tourner le premier ‟ Bond ” déficitaire de toute la série ! »

Si négative qu’elle soit, et par son caractère ironique même, une telle réponse montre qu’aucun metteur en scène n’est indifférent aux « Bond », alors même qu’on a souvent pu soutenir que les « Bond » étaient bien plus des films de producteurs que des films de metteur en scène…  Il nous a donc semblé intéressant d’aller demander à quelques réalisateurs gaulois si l’Agent 007 avait eu une quelconque influence sur leur vie de simple spectateur ou leur travail de réalisateur. Évidemment, comme tout choix, celui que nous avons fait n’est pas loin d’être arbitraire, mais il a malgré tout obéi à deux critères :

  1. Nous n’avons retenu que des réalisateurs dont la filmographie incluait des films d’action ou, ce qui revient souvent au même, des films populaires (nous rappelons les titres et les dates de ces films avant les propos de chacun d’entre eux).
  2. James Bond ayant fêté en 2012 son demi-siècle au cinéma, après des aventures régulièrement inscrites dans l’actualité, nous avons donné la parole à des réalisateurs de générations différentes : il y a ceux qui étaient nés avant Bond (Yves Boisset, Just Jaeckin, Philippe Labro, Patrice Leconte) ; ceux qui sont nés à peu de chose près au moment où Bond est né au cinéma, mais qui étaient donc encore bien trop jeunes pour découvrir Dr. No, Bons baisers de Russie ou même Goldfinger au moment de leur sortie (Nicolas Boukhrief, Christophe Gans) ; et un autre enfin, encore plus jeune (Xavier Gens), qui a découvert Bond avec Jamais plus jamais, autrement dit avec ce qui était déjà un remake, voire, pour Sean Connery, un chant du cygne.

Ce qui nous a surpris dans les déclarations de ces sept réalisateurs, c’est que, si tous sont d’accord pour dire à un moment ou à un autre que certains aspects des « Bond » ont mal supporté le passage du temps, les plus dédaigneux d’entre eux sont les plus âgés. Miracolo, miracolo ! Les quarantenaires trouvent à Goldfinger des charmes que les septuagénaires ne lui trouvent plus. Voilà qui ferait presque de Bond un cousin du Benjamin Button incarné par Brad Pitt : au fur et à mesure que les ans passent, la série ne vieillit pas — elle rajeunit. Pour dire les choses en un mot, les « Bond », en tout cas la majorité d’entre eux, ont l’éternelle vitalité des classiques.

[Note : Même si, dans certains cas, leurs propos se recoupent étrangement, les sept réalisateurs interrogés ont toujours répondu individuellement et ne se sont jamais concertés.]

■ Philippe Labro

[Sans mobile apparent, 1971 ; l’Héritier, 1973 ; l’Alpagueur, 1976.]

Bond ? C’est très bien fait, c’est mythique, c’est malin. Se sont instaurés peu à peu, film après film, des rendez-vous culte, des clins d’œil destinés à un grand club international d’initiés : on retrouve à chaque fois Miss Moneypenny, M, le méchant qui doit toujours avoir du talent (puisque, comme disait Hitchcock, si le méchant n’est pas bon, le film n’est pas bon), et toutes ces choses atroces qui arrivent au héros, mais dont il se sortira toujours à la fin vivant et gagnant. C’est l’exploitation talentueuse et parfaite de ce qui se nomme désormais une franchise. C’est un genre, un des rares genres qui perdurent, de manière étonnante, mais non sans raison. Il y a autour de Bond toutes sortes de fantasmes occidentaux — l’espion, les Britanniques, les belles filles, les dangers qui menacent le monde. On peut faire — et il y en a eu — des exégèses sur ce qu’on trouve dans les « Bond »

Cela ne me gêne pas du tout. Simplement, je ne suis plus jamais surpris. Au début, j’étais séduit, en particulier par les films mis en scène par Terence Young, qui était un très bon metteur en scène d’action ; aujourd’hui, c’est encore très bien, les moyens sont là, les effets spéciaux, virtuels, tout ce que vous voulez — mais au bout d’une heure je regarde ma montre. Bonne mécanique, bon produit, mais, malheureusement pour moi, quand je regarde un film, il m’est difficile de ne pas voir le moment où le réalisateur a dit coupez. Je ne puis rentrer dans un film complètement comme un spectateur lambda. Si c’est le cas, c’est que le film est formidable. Quand, il y a quelques années, j’ai vu la Vie des autres, je n’ai pas réfléchi au fait qu’il y avait un metteur en scène derrière la caméra. J’étais à l’intérieur d’une histoire formidable, passionnante, et qui, en plus, me racontait un épisode de la vie de l’Europe de l’Est…

■ Nicolas Boukhrief

[le Convoyeur, 2004 ; Cortex, 2008 ; Gardiens de l’ordre, 2010.]

Passé les tous premiers émois que j’avais pu éprouver en voyant certains « Disney », Bond a été véritablement le premier héros auquel je me sois identifié, au point que, à la lecture des œuvres de Daudet que mon maître de CM2 nous avait prescrite, j’ai ajouté de mon propre chef, et tout à fait clandestinement, celle de tous les romans de Fleming.

Bond au cinéma est associé à mes premières émotions érotiques — je pense en particulier à la scène de la douche dans Opération Tonnerre —, à ma première vision du futur — les fameux gadgets avec, par exemple, toujours dans Opération Tonnerre, ce harnais qui permettait à Bond de voler —, et à la découverte du sadisme — fille peinte en or dans Goldfinger, décapitation de la statue avec hommage à Magritte, complétée plus tard par la mort de la fille dans la forêt. Avec Bond, le monde des grands s’ouvrait à moi dans les meilleures conditions imaginables, puisque tout se terminait toujours par le châtiment des méchants. Et il y avait cette liberté totale et permanente de Bond : il avait bien sûr et avant tout le droit de tuer, mais aussi le droit de se montrer impertinent avec ses supérieurs, de voyager partout dans le monde (même en Russie !) et il pouvait séduire toutes les femmes qu’il voulait.

Les rétrospectives « Viva James Bond », qui se recoupaient, mais qui ne regroupaient jamais exactement les mêmes films, m’ont donné été après été l’occasion de combler mes lacunes, et aussi, pour la première fois, l’envie de revoir certains films que j’avais déjà vus. Jusqu’à ma préadolescence, Sean Connery a donc été ma référence absolue en matière de héros cinématographique. Il convient de signaler que, curieusement, Connery n’a jamais été jeune ; il a toujours été homme, et même, après les « Bond » et Zardoz, il a été définitivement employé dans des rôles d’ancien, de sage, de mentor.

Arrive ensuite Roger Moore (comme beaucoup, je n’ai pas vu tout de suite le Lazenby, mal distribué, et ne l’ai découvert et apprécié, en vidéo, que bien plus tard). J’ai encore un souvenir ému du générique de Vivre et laisser mourir, avec cette tête qui brûlait spontanément, sur l’excellent morceau de McCartney. Mais avec Roger Moore s’est installée la dérision ; il a fait de Bond un héros postmoderne auquel l’adolescent que j’étais devenu a préféré Bruce Lee, asexué et psychotique. D’ailleurs, ne parlons pas de l’Homme au pistolet d’or, Roger Moore était censé être expert en kung fu… Je n’ai plus alors vu tous les « Bond » ; je ne les ai plus attendus fébrilement. J’ai mal accepté de voir Bond vieillir avec Moore et de deviner de plus en plus souvent sous sa silhouette un cascadeur. J’ai pris du recul.

Puis intervient Timothy Dalton. Cérébral, sérieux, violent. Son James Bond était crédible. Il ne le traitait pas sur le mode blagueur. Les films sont inégaux, mais lui tout à fait intéressant.

Brosnan, ensuite, était très élégant, mais, l’ayant vu tout à fait inquiétant dans le Quatrième protocole, j’incline à croire qu’il était bien plus fait pour interpréter un méchant dans un « Bond » que Bond lui-même. Il a en définitive contribué à désincarner la franchise, les films devenant, à mes yeux, de plus en plus impersonnels pour s’assimiler à des blockbusters standard.

Arrive enfin Craig, avec sa tête de hooligan, et un retour à un Bond résolument concret. Dans Casino Royale, il m’a permis de retrouver mes émotions d’enfance : de nouveau, j’ai pu m’identifier au personnage. Même si, à la différence de Connery, il vit des aventures qui ne sont pas de tout repos. C’est le plus sérieux de tous les James Bond. Un personnage qui souffre, aussi bien physiquement que sentimentalement. Un Bond qui prend des coups, parfois des plus vicieux (la scène de torture imaginée par Fleming, sans doute la plus gay SM de son œuvre, portée à l’écran !).

Et aujourd’hui, passé par la transition, brouillonne mais intéressante, Quantum of Solace, le plus gros succès de la série : Skyfall. Un film très beau, passionnant, mais, à mon sens, une dérive. Vouloir donner à Bond un traumatisme enfantin, lui créer un passé antérieur à la série, une enfance, imposer une empreinte indélébile sur son personnage, n’est-ce pas un peu de mégalomanie de la part des scénaristes (d’autant plus qu’ils s’en vont) ? N’est-ce pas un peu réactionnaire ? Bond n’a jamais été très progressiste, certes, mais il faisait tout passer avec son humour. Skyfall est un monument de sérieux et de gravité. Quand Casino Royale jouait sur de vrais sentiments mélodramatiques, Skyfall — par exemple avec la mort de M — recourt à des sentiments forcés, thématiques. Cette nouvelle « mythologie » ne me transporte guère. Je reviens toujours à Sean Connery : il y a des clins d’œil dans Bons baisers de Russie, bien sûr, mais, dans l’ensemble, on ne rigole pas ; Bond reste d’un bout à l’autre un vrai espion. Le film est également sombre et violent. Mais l’on n’y trouve pas pour autant de lourdes évocations psychologiques.

Me suis-je inspiré des « Bond » dans mon travail de metteur en scène ? Le seul film pour lequel je l’aie fait, et sans en être conscient sur le moment, a été Cortex : en voyant mon héros enquêter dans les couloirs de la maison de retraite où il est interné, je me suis dit que j’avais sans doute eu dans l’esprit le Shrublands d’Opération Tonnerre. Et je me suis amusé un jour à dire à André Dussolier que nous tournions Cortex contre Dr. Chenot (Chenot est le nom du directeur j’m’en-fichiste de la maison de retraite). Pour tout dire, quand on m’a présenté le projet d’affiche pour Cortex, qui n’était pas sans rappeler l’affiche de Casino Royale, cet apparentement ne m’a pas déplu.

Une dernière remarque : les médias ont fréquemment évoqué ces derniers temps, mais sans jamais les rapprocher, les anniversaires de deux grandes figures de la pop culture anglaise. Le cinquantième anniversaire de Bond à l’écran, donc, et le cinquantième anniversaire des merveilleux et, apparemment, tout aussi immortels Rolling Stones. Qui peut m’expliquer pourquoi, sauf erreur, Bond, qui a tant fait pour Sa Majesté, n’a jamais été anobli alors que ce dépravé de Mick Jagger l’a été ? Il est curieux d’ailleurs que les Stones n’aient jamais été chargés de composer la chanson du générique d’un « Bond ». Les producteurs les ont-ils jugés trop décadents pour leur confier cette tâche ? ou, tout simplement, trop chers ? [1]

■ Just Jaeckin

[Emmanuelle, 1974 ; Histoire d’O, 1975 ; Gwendoline, 1984.]

L’esprit de Gwendoline est plus proche de celui des Aventuriers de l’Arche perdue que de celui des « Bond », puisque l’on y pourchasse un papillon et non quelque arme secrète [2], mais j’ai toujours vu et adoré les « Bond » depuis le début et Cubby Broccoli, qui aimait bien Histoire d’O et mes autres films, m’avait dit avant sa mort qu’il me verrait bien réalisant un « Bond ». Malheureusement, il est mort, et je n’ai eu aucun contact avec sa fille. Je ne dis pas que, comme c’était une idée de son père, elle se devait de la rejeter, mais elle appartient à une autre génération et les enfants ne peuvent pas rester systématiquement sur la voie tracée par leurs parents.

Deux choses me plaisent avant tout dans les « Bond » : leur humour et leurs décors, même si j’ai vu un jour mon copain Ken Adam pleurer en découvrant à quel point son travail avait été sous-exploité. Mais ce drame est celui de tous les décorateurs. Ils se tuent à imaginer des décors fabuleux et rêvent de plans fixes ou de grands panoramiques qui viendraient saluer leurs créations, mais il faut qu’ils comprennent que leurs décors ne sont qu’un faire-valoir ; ce qui compte pour le public, c’est d’abord le scénario et les acteurs. Seuls les professionnels s’attachent aussi aux décors. Avec moi, les décorateurs et les musiciens ne peuvent pas se plaindre : il y a cinquante-cinq minutes de musique sur quatre-vingt-dix dans mes films, et j’inonde les décors de lumière. Mais mes films n’étaient pas à proprement parler des films d’action.

J’ai moins aimé le dernier « Bond ». Pour tout dire, je ne suis pas vraiment fan de Poutine. Pour un biopic de Poutine, il faudra prendre Daniel Craig. Mais il n’a pas cette nonchalance sympathique qui caractérisait jusque-là Bond. Il n’est plus moitié tueur, moitié dragueur ; il est moitié tueur, moitié baiseur, ce qui est différent.

Mes « Bond » préférés restent ceux de Sean Connery. Je ne pense pas que cela soit dû à mon âge, mais à mes goûts. Le premier « Bond » était nouveau.  Le second était sympa. Le troisième était extra. Ceux qui ont suivi étaient toujours très bien faits, et, comme je l’ai dit, j’ai continué, je continue à les voir, mais ils n’échappent pas à une certaine répétitivité. Imaginez un week-end James Bond pendant lequel on passerait tous les films — cela tournerait très vite à l’indigestion. Je suis opposé à tout ce qui ressemble à une exploitation répétitive. J’ai fait le premier Emmanuelle. La demi-douzaine d’autres qu’on a cru bon de lui ajouter ne m’intéressent pas. Les suites sont toujours inférieures aux originaux. Mais il faut cependant ajouter que la série des « Bond » a duré suffisamment longtemps pour qu’il y ait aujourd’hui renouvellement par une nouvelle génération.

■ Christophe Gans

[Crying Freeman, 1995 ; le Pacte des loups, 2001 ; Silent Hill, 2006.]

Quel est le premier « Bond » que vous ayez jamais vu au cinéma ?

Opération Tonnerre. J’avais cinq ans. Et j’ai été subjugué. C’était la première fois que mes parents m’emmenaient voir autre chose qu’un Disney. C’était la première fois que je voyais un film « pour adultes ». Et je me souviens du générique, avec ces filles qui nageaient dans l’eau, avec la musique, avec cette couleur bleue… Évidemment, à cinq ans, on n’a pas un grand sens critique, mais sont restés gravés dans ma mémoire pendant des années le combat final sous l’eau et, évidemment, la scène dans laquelle Bond échappe à un requin dans une piscine en sortant de sa poche une espèce de cigare qui lui permet de respirer.

J’ai découvert Goldfinger plus tard, à la faveur des ressorties estivales des films de la série — annoncées par l’affiche générique « Viva James Bond », où l’on voyait Sean Connery avec son pistolet en travers du torse et une James Bond Girl à ses pieds.

Vous avez déclaré que c’étaient les « Bond » qui vous avaient donné envie de faire du cinéma…

Oui, dans la mesure où ils s’imposent comme mon premier vrai souvenir de cinéma. Bagarres, jolies femmes, violence, gadgets, effets spéciaux… C’est avec les « Bond » que j’ai rencontré le cinéma populaire et adulte. En outre, je suis un produit des années soixante, et l’on a un peu oublié aujourd’hui à quel point les années soixante étaient dominées par Bond. Je me souviens que, quand mon oncle venait nous chercher dans sa voiture de sport, il passait les chansons des génériques des films. Ma famille était bondifiée, le monde était bondifié !

Vous êtes devenu metteur en scène, mais la notion de metteur en scène existe-t-elle dans une série telle que celle des « Bond » ?

Jusqu’à une date encore récente, non. Disons qu’au départ, il y a eu un metteur en scène, Terence Young, qui, en accord avec les producteurs — qui avaient alors un rôle surdéterminant —, a eu l’idée de reprendre les recettes de la Mort aux trousses d’Hitchcock pour en faire un serial. Bons baisers de Russie, qui est un de mes « Bond » favoris, est un « Hitchcock » du pauvre, mais très bien fait. Angles, introduction des scènes, plans larges… le style d’Hitchcock est là.

Cela n’avait pas échappé à Hitchcock qui en dit un mot dans ses conversations avec Truffaut. Et Pas de printemps pour Marnie peut être vu comme une espèce de coup de fouet en retour. Hitch savait qu’il avait été pillé par son compatriote Terence Young —  tous deux étaient anglais ! En choisissant Sean Connery, il reprenait ce qu’on lui avait pris. Connery, avec sa virilité d’aventurier, était une version « carnivore » du Cary Grant de la Mort aux trousses.

Je pense ne pas me tromper en disant qu’il n’y avait pas eu de vrai metteur en scène sur la série avant le reboot de Casino Royale. Martin Campbell était pour moi un metteur en scène comme un autre, appelé pour relancer la série avec un nouvel interprète, Pierce Brosnan. Mais, en voyant Casino Royale, on s’est aperçu qu’en fait Goldeneye en avait été d’une certaine manière le brouillon. Le premier effort d’un metteur en scène consciencieux et amoureux du personnage pour créer un nouveau Bond. Oui, rétrospectivement, Goldeneye, ce n’est pas si mal. Tout cela pour dire que Casino Royale est le plus grand « Bond » qui nous ait été offert depuis trente-cinq ans, celui qu’on voulait voir depuis Au Service secret de Sa Majesté et qu’on n’avait jamais vu. Car il faut le dire, il y a toujours eu cette frustration chez les amateurs de Bond, qui voyaient les films se succéder sans jamais voir celui dont ils rêvaient. J’ai vu Casino Royale quatre fois dans la même semaine.

L’une des raisons pour lesquelles il est difficile de parler de metteur en scène pour les « Bond » est que l’une des caractéristiques de la série est de phagocyter les succès du moment. Casino Royale doit beaucoup à Jason Bourne, mais cet emprunt a permis à Bond de reprendre des couleurs. De même, on pourrait dire que, dans Skyfall, on a droit à une « christopher-nolanisation » (ou une « dark-knightisation », c’est selon) du personnage…

Oui, mais avec ce miracle qui est que, comme Gainsbourg, qui se nourrissait lui aussi de l’air du temps, Bond nous offre des copies qui sont meilleures que les originaux…

C’est vrai. La pop culture fonctionne ainsi, par greffes, mais ces greffes produisent des créatures qu’on a toujours envie de revoir. Bond survit à ses sources. Bond survivra à Christopher Nolan, j’en suis sûr. Bond capte l’air du temps à travers ce qu’il y a de plus populaire. Cela a parfois donné lieu à des résultats misérables, comme cet Homme au pistolet d’or, exploitation de Bruce Lee et d’Opération Dragon. Mais Skyfall, récupération des recettes appliquées par Christopher Nolan à Batman, autre héros de la pop culture, est une réussite, même si le fun factor est réduit à la portion congrue. Je trouve d’ailleurs qu’on vit une drôle d’époque, puisque Bond et Batman, deux héros qui devraient être rigolos, sont devenus absolument sinistres. Daniel Craig n’a jamais beaucoup souri. Mais dans Skyfall, il est comme figé, fossilisé. Ce qui ne l’empêche pas d’être un remarquable comédien : je suis persuadé qu’il a été pour beaucoup dans le succès de Casino Royale.

Vous n’avez pas craint de déclarer haut et fort que vous vous étiez fortement inspiré des Dents de la mer pour la séquence d’ouverture du Pacte des loups. Y a-t-il dans vos films des séquences spécifiquement bondiennes ?

La version initiale de Crying Freeman, qui devait se faire avec Jason Scott Lee, comédien qui « montait » à l’époque, devait disposer d’un budget important. Il y a beaucoup d’éléments bondiens dans la bande dessinée originale. Les 108 Dragons ne sont pas seulement une secte de vieux Chinois qui entraînent des assassins spécialisés… C’est une organisation, avec un sous-marin capable d’échapper à tous les sonars, piloté par un équipage vêtu d’uniformes « façon Bond ». Le remplacement de Jason Scott Lee par Mark Dacascos a été en définitive une bonne chose, mais il a entraîné des restrictions de budget et ce sont ces éléments bondiens qui d’emblée ont été éliminés. Crying Freeman est devenu un thriller, alors que c’était au départ un « Bond » asiatique, avec des assassins dotés d’un « permis de tuer ». Même s’il n’en reste aucune trace, c’est le moment de ma carrière où je me suis le plus approché de Bond, et c’est cet aspect qui plaisait le plus au producteur, Samuel Hadida.

Il existe beaucoup de sous-« Bond » asiatiques dans les années soixante, des productions Shaw Brothers, avec [Jimmy] Wang Yu, qui plus tard allait être le héros de l’Homme de Hong Kong. Eh bien, j’ai failli faire un sous-« Bond » comme les Asiatiques.

Quelle est, du point de vue de la mise en scène, la séquence qui, dans toute la série, s’impose à vous comme la plus bondienne d’entre toutes ?

La séquence d’ouverture de Casino Royale est stupéfiante, parce qu’elle est magistralement réalisée par le réalisateur de seconde équipe Alex Witt, qui est, disons-le, le nouveau John Glen, mais aussi parce qu’elle redonne à Bond un corps. Bien sûr, Bond sautait dans tous les coins, mais, outre le fait que ses interprètes étaient doublés, on avait l’impression qu’il ne se faisait jamais mal. Ce qui est fabuleux dans la première séquence de Casino Royale, c’est qu’on le voit souffrir. On assiste à un parcours du combattant, à un calvaire. Roger Moore et Pierce Brosnan avaient désensibilisé le corps de Bond. Lorsque Craig saute et se reçoit sur les coudes, la douleur est à nouveau présente.

Parce qu’il n’y a dans cette poursuite aucune voiture, aucune motocyclette. C’est juste une course à pied…

Il y a quand même un bulldozer, pour détruire un mur. Et la grue…

…tout droit sortie du film de Jackie Chan Espion amateur…

Oui, mais avec la chorégraphie en moins, comme pour mieux rendre compte de la douleur. D’une certaine manière, nous revenons, à travers ce genre de séquence, aux sources du slapstick, à Harold Lloyd. Nous sommes en face d’un cinéma primitif qui ne cesse de se redécouvrir comme primitif. Bond, et c’est sa force, n’est pas moderne — il est contemporain du cinéma. Il est né avec le cinéma mais il a attendu 1962 pour trouver son visage. Son nom est Bond, mais Bond, c’est le cinéma.

Mais, comme vous venez de le dire, avec une part de comédie de plus en plus mince, ce qui rend quelque peu étrange le succès extraordinaire de Skyfall…

Oui, j’ai bien aimé Skyfall, mais je n’irais pas le voir quatre fois en une semaine, comme je l’ai fait pour Casino Royale, mon « Bond » favori, je le redis, depuis Au Service secret de Sa Majesté et Goldfinger. Maintenant, la question de l’étrangeté de son succès se pose de la même manière pour The Dark Knight Rises, film plutôt sinistre et réactionnaire. Nous avons assisté à un effet de bascule entre la culture classique du cinéma et la culture geek du cinéma, avec, pour l’instant, la victoire de celle-ci. Plutôt que de traiter les choses au trente-huitième degré, on leur redonne une légitimité en recourant à la psychologie, voire à la psychanalyse la plus lourdingue. En d’autres temps — et avec une réussite bien plus probante —, Leone avait fait du western un genre humain et paillard, un genre organique, Bond et Batman ont été subvertis par une vision postmoderne lugubre. Intellectuellement, cela m’intéresse, mais leurs derniers exploits ne me procurent aucun frisson.

N’est-ce pas, entre autres, parce que, comme l’indiquent par exemple les incertitudes de la distribution — certains films ne sont exploités qu’en dvd quand ils pourraient très bien être présentés en salle —, c’est toute la conception du cinéma qui est en ce moment remise en question ?

Je vais vous répondre, non pas en tant que metteur en scène, mais en tant que collectionneur de films. Les sources sont en train de changer. Quand Virgin dépose son bilan, ce ne sont pas seulement mille employés qui risquent de se retrouver sur le carreau, ce sont trente-six grands temples de la culture qui disparaissent en France. C’est toute une idée de la diffusion de celle-ci qui vacille. Je le vois à travers les ventes de mon nouveau film, la Belle et la Bête. C’est un film qui se vend partout, et qui se vend bien. Mais l’exploitation dvd ne représente plus rien. Il nous plaît de croire que notre monde ne change pas, mais les choses ne se passent pas ainsi. Évidemment, nous avons tout un système économique qui est par terre aujourd’hui, et il va falloir que le commerce de la culture passe par d’autres tuyaux. Dans ma jeunesse, j’ai assisté à la fin des disquaires. Où est-il aujourd’hui, le disquaire qui nous faisait découvrir des morceaux de rock’n’roll pendant toute une après-midi ? Sûrement pas au rayon des Virgin !

Chaque époque a ses avantages : la mauvaise époque des pan’n’scan à la télévision est révolue. Bien sûr, personnellement, je préfère voir Skyfall sur un grand écran, dans une salle que j’aime bien, mais pour beaucoup de spectateurs le grand écran n’est plus un critère. Qu’on le veuille ou non, il y a des gens qui préféreront désormais rester chez eux, se faire un plat de pâtes et regarder le dernier « James Bond » sur leur écran plasma après l’avoir téléchargé. Il y en a même qui un jour regarderont Lawrence d’Arabie sur leur i-phone.

■ Patrice Leconte

[les Spécialistes, 1985 ; Une Chance sur deux, 1998.]

Je n’ai rien contre les « James Bond », et j’en ai d’ailleurs vu un certain nombre, mais je n’ai jamais été un fan de la série.

Cela dit, pour être sincère, je dois certaines érections adolescentes à ces lascives et vénéneuses femmes fatales qui peuplent joliment, dans des tenues d’une indécence calculée, ces films pourtant si chastes. Mais est-ce que ce genre d’émoi peut suffire à faire aimer un héros dont on sait que rien n’entamera jamais ni sa bonne humeur ni sa vaillance ?

Sean Connery aura été à coup sûr l’incarnation idéale de Bond : classe, humour, distinction, élégance, crédibilité. Mais si l’on revoit, quelques années plus tard, un vieux « Bond » joué par Sean Connery, on tombe à la renverse tant le « démodage » est aveuglant. Je me souviens de lui, essayant de profiter d’un bref moment de répit autour d’une piscine d’hôtel exotique (peuplée, comme il se doit, de jolies filles), et arborant une tenue de bain s’apparentant à une espèce de grenouillette pour adulte en tissu éponge, dans des tons layette, un truc ahurissant, je ne sais pas comment Sean Connery parvenait à rester digne ainsi accoutré.

C’est bien cela qui est préoccupant avec les « James Bond » : les films se démodent très vite. Comment ne pas mourir de rire en revoyant Roger Moore dévalant une piste de ski devant un écran de transparence, la mèche vaguement animée par un ventilateur hors champ ?

Le dernier en date, Skyfall, est sans doute le plus brillant, véritablement mis en scène, car Sam Mendes, manifestement, connaît son affaire. Mais qu’en restera-t-il dans dix ans, et que penserons-nous d’un acteur, Daniel Craig, capable de jouer un film entier avec seulement deux expressions à sa disposition ? Les « Bond » sont-ils, comme les mouchoirs en papier, jetables après consommation ? Contrairement à Pépé le Moko, nettement moins tonitruant, mais tellement plus éternel.

■ Xavier Gens

[Hitman, 2007]

J’ai découvert Bond au cinéma avec Jamais plus jamais, alors que je devais avoir tout juste dix ans. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui me permettaient de voir toute sorte de films — les Dents de la mer et Conan le Barbare, par exemple. Jamais plus jamais a été pour l’enfant que j’étais quelque chose de très étonnant, mon premier contact avec le cinéma d’action, et m’a marqué d’autant plus que je connaissais, puisque j’habitais alors dans le Midi, les rues de Villefranche-sur-Mer et de Nice exploitées dans certaines séquences.

J’ai ensuite découvert les films avec Roger Moore, qui proposait un Bond très différent, ce qui a sans doute rendu le personnage d’autant plus fascinant à mes yeux. Les « Bond » m’ont aussi procuré mes premiers émois sexuels, avec toutes ces jeunes femmes légèrement vêtues. J’étais amoureux de Kim Basinger ! J’ai découvert tout cela avec la naïveté d’un jeune spectateur, mais il ne fait aucun doute que le choc que j’ai éprouvé en voyant Jamais plus jamais a contribué, plus tard, à faire naître ma vocation de metteur en scène.

C’est dans les années quatre-vingt-dix que j’ai découvert le vrai visage de Bond, autrement dit les films avec Sean Connery. J’avais vu jusque-là des films innocents, je veux dire les Moore et le Lazenby, et je voyais tout d’un coup un Bond beaucoup plus âpre. C’est là que j’ai appris que Jamais plus jamais, remake d’Opération Tonnerre, avait été conçu par Kershner comme une variation — passionnante — sur Bond vieillissant. Les deux films avec Timothy Dalton ont marqué ensuite un changement radical par rapport aux Moore, mais ils faisaient tellement écho à la violence des films de Stallone et de Schwarzenegger que j’étais déboussolé : ma référence, c’était toujours Moore. C’est plus tard que j’ai fini par comprendre pourquoi, pour les puristes, le vrai Bond ne pouvait être que Connery. Brosnan avait l’humour et le charme de Roger Moore, mais la manière dont Meurs un autre jour cite ouvertement Dr. No et l’apparition d’Ursula Andress sur la plage, sans parler de la démesure dans les scènes d’action, fait qu’il est bien difficile de prendre au sérieux cette période de la série. Avec Craig, nous avons un retour aux origines, au personnage même qu’avait imaginé Fleming.

Vous me dites que, curieusement, ce sont les réalisateurs d’un certain âge qui trouvent que les Connery ont beaucoup vieilli ? Je crois que c’est parce que, contrairement à de jeunes réalisateurs comme Christophe Gans ou Nicolas Boukhrief, qui sont peut-être moins séduits par la mise en scène des premiers « Bond » que par leur rythme, par la manière dont ils racontaient une histoire et s’attachaient au personnage, les « anciens » voient surtout le côté série B que ces films avaient à l’époque, sans considérer le fait qu’ils ont précisément transcendé la série B. Sans doute, parmi les anciens, faudrait-il s’adresser à Philippe de Broca, qui, avec l’Homme de Rio, a réalisé un croisement entre Tintin et Bond : je suis sûr qu’il ne dirait pas, lui, que les Connery ont vieilli.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Sabine Sun, la femme de Terence Young. Bien sûr, personne n’imaginait au début des années soixante que Dr. No allait être le premier maillon d’une série de plus de vingt films, mais elle m’a raconté à quel point Terence Young était dévoué à son personnage — et à Fleming —, à quel point il entendait construire autour de lui un culte. L’enjeu avait été de prouver que la Grande-Bretagne était en mesure de produire un cinéma de divertissement, ou, comme dirait Christophe Gans, « un cinéma du samedi soir ». En France, notre James Bond s’appelait Angélique. Et, inversement, Bond était la version anglaise d’Angélique. J’ai toujours l’impression, étant donné qu’ils appartiennent à la même époque, que ces deux personnages se sont nourris mutuellement, et je suis convaincu qu’ils ont tous deux inspiré le cinéma américain.

J’ai regretté qu’à l’inverse, Bond se soit fait manger par l’industrie des jeux vidéo et l’obsession du placement de produit à partir des années quatre-vingt-dix. A cet égard, Quantum of Solace est pour moi une catastrophe. Le personnage est inexistant et est trimballé de séquence en séquence comme dans un jeu vidéo. Sam Mendes a eu la bonne idée de revenir aux origines.

Disons que Bond avait son identité propre dans les années soixante et soixante-dix, et qu’ensuite, il s’est adapté aux modes. Les Timothy Dalton ont une telle empreinte eighties qu’il me semble que ce sont ceux qui ont le plus vieilli. Les Brosnan reflètent l’ivresse de la découverte du numérique, et Jinx pourrait être un personnage de Matrix.

Mais la question est de savoir si ces modes affadissent ou redynamisent Bond. Les premiers Craig, filmés caméra à l’épaule, doivent beaucoup aux « Jason Bourne » et à leur réalisme un peu seventies. Ceux-ci ont mis Bond en danger, mais lui ont permis de se retrouver tel qu’en lui-même. Mendes a entrepris de poser dans Skyfall une empreinte personnelle, mais l’ombre de Nolan plane sur tout le film. Bardem s’évade comme s’évade le Joker dans The Dark Knight. Cela dit, c’est peut-être Skyfall qui restera, grâce à sa mise en scène sublime, à sa lumière, à son élégance. Nous n’avions rien vu de tel depuis longtemps.

■ Yves Boisset

[Coplan sauve sa peau, 1968 ; le Prix du danger, 1983 ; Espion, lève-toi, 1982.]

Il y a maintenant cinquante ans que débarquait sur les écrans James Bond contre Docteur No. Un succès planétaire que personne n’avait réellement prévu. Le mythique bikini blanc d’Ursula Andress émergeant des eaux turquoise de la mer des Caraïbes a fait fantasmer des générations de spectateurs.

Et si le film de Terence Young a passablement vieilli, il garde le charme suranné de ces bonbons anglais d’une délicieuse acidité, et Sean Connery reste sans doute le plus convaincant des acteurs qui enfilèrent successivement le smoking de James Bond. Au moins jusqu’à l’arrivée de Daniel Craig, surprenant fils naturel de Steve McQueen et de Vladimir Poutine, qui renouvela complètement le personnage.

A propos de James Bond, il est un détail que vous ignorez sans doute. A la fin des années soixante, J’avais été engagé par Harry Saltzman, producteur historique des premiers films de la série 007. Investi d’une mission de rêve, j’étais chargé de découvrir le repaire du très méchant Scaramanga, « l’homme au pistolet d’or » incarné par Christopher Lee. Après avoir parcouru en long et en large les rivages les plus chatoyants de l’Asie du Sud-Est, je suis tombé par hasard sur une plage perdue près de la frontière de Malaisie. C’était Phuket, un petit port de pêche endormi depuis un siècle sur la mer d’Andaman. Je fus immédiatement séduit par le spectaculaire rocher couvert de mousse qui domine la baie. A l’époque, il n’y avait que quelques centaines d’habitants et un vieil hôtel colonial portugais à moitié abandonné.

Harry Saltzman, le réalisateur Guy Hamilton et le décorateur Ken Adam furent immédiatement emballés par les photos que j’avais rapportées de Phuket. Pour eux, c’était définitivement le rocher qui abritait la base souterraine de « l’homme au pistolet d’or ».

A la suite du tournage du film, Phuket est vite devenu un des hauts lieux du tourisme thaïlandais. On y a construit des centaines d’hôtels de luxe et, chaque jour, une flottille de bateaux à moteur amène les vacanciers pour admirer le « James Bond rock »… dont les profondeurs mystérieuses ont été entièrement construites sur les plateaux des studios de Pinewood, près de Londres.

Indiscutablement, de James Bond contre Docteur No jusqu’au triomphe récent de Skyfall, la franchise 007 a marqué au fer rouge tout un pan de l’histoire du cinéma de divertissement. Phénomène exceptionnel, la série a su évoluer avec les années et s’adapter aux préoccupations géopolitiques du moment comme aux exigences esthétiques de la mode cinématographique.

Bien que fan inconditionnel de Sean Connery autant que de Daniel Craig, je n’ai guère été influencé par la série des « James Bond ». Mon premier film, Coplan sauve sa peau, censé être un film d’espionnage de série B, avait été tourné à l’origine sous le titre les Jardins du Diable [3] et il fut rattaché arbitrairement, par la volonté des distributeurs, à la collection des « Coplan ». En fait, Coplan sauve sa peau se rapprochait plus des vertiges surréalistes des Chasses du Comte Zaroff que des conventions du film d’espionnage à bon marché.

Quant à Espion, lève-toi, c’était l’adaptation d’un roman de l’excellent George Markstein, dont on se souvient qu’il était l’auteur du Prisonnier, l’une des meilleures séries jamais réalisées pour la télévision. Cette histoire d’espion dormant, inspirée d’une affaire réelle, était plus proche de l’univers feutré de John Le Carré que des galopades survitaminées de James Bond.

Propos recueillis par FAL


[1] « As principal photography [il s’agit du tournage de Goldeneye] ended in early June 1995, the studio was already searching for a high-profile artist for the title song. They started at the top, asking the Rolling Stones to consider writing and recording a title song; the Stones turned them down. » Jon Burlingame, The Music of James Bond, Oxford University Press, 2012.

[2] Just Jaeckin semble oublier que l’une des principales raisons qui ont poussé Spielberg à réaliser les Indiana Jones était son désir de se venger de la fin de non-recevoir qui lui avait été opposée quand, dans sa jeunesse, il avait exprimé le vœu de réaliser un « Bond ».

[3] C’est d’ailleurs sous ce titre que le film a été distribué en Allemagne (Der Teufelsgarten).

LE BOND LITTERAIRE, un héros français ?

A la recherche des ressemblances entre le Bond de Fleming et les romans français.

Et si tout avait commencé chez nous ? Le Français peut être cocardier, certes ; toutefois un faisceau d’indices illumine cette fanfaronnade. Entre Casino Royale dont l’intrigue se déroule dans l’hexagone, les missions préparées par Fleming pendant la Seconde Guerre mondiale, y compris sur notre territoire, la rencontre avec Harry Saltzman, en rapport avec sa présence en France pendant le conflit ou la référence de Ian à Simenon : c’est assez pour se pousser du coude.

Par Christophe Lefèvre

L’humanité bêlante se passionnerait pour les complots. Telle serait la sanction des forts en thème contre le peuple. Balzac n’a-t-il pas consacré plusieurs de ces écrits à des entreprises de conspirations ? Stendhal ou Zola noircirent des pages contre la presse ou la haute finance qui manipule et écrase les masses par l’intermédiaire de génies du mal sans scrupule. La presse, pas rancunière, publiera des romans-feuilletons, bandes dessinées, qui popularisent ce thème, ou rassasient les appétits du lectorat, selon le point de vue.

Roman ou littérature de gare, cette thématique trouve un écho dans l’œuvre de Fleming, bien qu’il soit lui-même issu de la « gentry ».

Surhumains, avides de pouvoir et d’argent, les génies du mal œuvrent avec la complicité des politiques pour orienter des courbes que le commun des mortels ne contrôle plus ou ne comprend pas. Mafia ou empoisonneurs, au cœur du pouvoir, ils s’emparent des avancées technologiques du 19ème puis du 20ème siècle pour asservir la population laborieuse.

Avant de l’étendre à toute la planète dans les 500 millions de la Bégum (fabrication d’un canon pour la destruction d’une ville idéale), notre grand Jules Verne enrichira le complot par l’invention de la cachette « high-tech » vouée à une destruction certaine dans le Château des Carpathes. Le Rocambole de Ponson du Terrail raconte l’opposition d’un truand repenti contre son mentor dans le crime. Le thème du double y est évoqué. Chez Daudet, Le Nabab est pollué par l’agglomération. Anatole France transporte le vice sur L’île des pingouins, la préface du livre dévoile un régal d’ironie: « Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne négligez aucune occasion d’y exalter les vertus sur lesquelles reposent les sociétés : le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l’ordre. Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de la gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respect que méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le surnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dans la bonne compagnie.»

Malgré des tentations à l’exotisme, tous ces récits s’ancrent dans un milieu majoritairement urbain dont l’instrument du mal nous révèle la part d’ombre ; ce mécanisme usité par Eugène Sue dans ses Mystères urbains sera prolongé dans de nombreux romans policiers.

Qui hante ces lieux de perdition ? Avec Fantômas, les forces du mal déstabilisent une réalité familière, mais pour le moins dangereuse. D’autres s’organisent en sociétés secrètes et alimentent la méfiance du lectorat à l’encontre de la Franc-maçonnerie, Eglise, mafia et autres cartels ; Mur de l’argent, dans les années 20, les 200 familles dix ans plus tard, de Zola à Jules Romains, Bernanos en passant par Céline.

L’antisémitisme de ce dernier est étranger à Fleming qui en dénoncera les ravages. En revanche, un certain racisme, ou pour euphémiser, son « esprit colonial », suinte de quelques lignes.

Impossible de connaître l’influence de ces ouvrages sur Fleming. A-t-il lu ces œuvres françaises ou d’autres inspirées par celles-ci ? D’autant qu’il existe quelques différences ou thématiques plus présentes chez l’inventeur de 007.

De son milieu d’origine, puis sa vie mondaine, Fleming néglige la lutte des classes que l’on retrouve dans les œuvres françaises citées précédemment. Bond côtoie rarement les bas-fonds. Il n’est pas de ces policiers qui font leur miel des quartiers chauds. Dans une Angleterre encore soumise aux restrictions, l’exotisme se matérialise dans les paysages ou à défaut, dans les boutiques ou restaurants chics des villes. 007 évolue aux confins de notre environnement, là où tout gagne en intensité. Femme, voiture, nourriture, nulle place pour la médiocrité. Cette démesure contre un quotidien déprimant s’écarte de la littérature hexagonale et glisse vers le surréalisme.

La Seconde guerre mondiale et ses conséquences marquent les romans. Si on retrouve la dimension internationale et un certain chauvinisme chez Jean Bruce avec OSS117, le déclin de l’Empire britannique ou les relations aux USA traversent l’épopée bondienne. Ne jamais déchoir pourrait être l’une des devises qui sous-tendent sa prose. Ce patriotisme provoque sarcasme de ce côté-ci du Channel.

Contemporain de Bond, OSS117 n’atteint pas le niveau littéraire des premiers romans de son homologue britannique. Que dit la critique française de notre héros ? Si Boileau et Narcejac acoquineront Fleming à Dumas, Hergé, Leblanc ou Leroux ; Umberto Eco évoque Blaise Cendrars ou le roman gothique quand d’autres lient 007 à Roland de Roncevaux, Saint George ou Thésée. Dans l’ensemble, la condescendance domine. La traduction de certains titres en sont l’illustration : Casino Royale, (Espions faites vos jeux) ; Live and Let Die, (Requins et services secrets) ; Moonraker, (Entourloupe dans l’azimut) ; Diamonds Are Forever, (Chaud les glaçons !) ; Goldfinger, (Opération Chloroforme) ; The Spy Who Loved Me, (Motel 007) ; Octopussy and the Living daylights, (Meilleurs vœux de la Jamaïque). On retrouvera ce déclassement dans certains doublages des films, passant de l’humour british à celui de comptoir.

Des livres aux films, Richard Maibaum, scénariste de la série, mua « le séduisant assassin, le dur à cuire porté sur la bouteille et la cigarette, en dandy maniant le second degré aussi bien que la gâchette. La plaisanterie est à l’époque une manière moderne de contourner la censure qui atteint tout ce qui renvoie au sexe et à la violence. »

Question subsidiaire : en France, aimons-nous les preux chevaliers ? Malgré le mythe du sauveur qui traverse notre Histoire, l’affection du public pencherait vers le gentil « looser ». Plus que temps pour le lectorat français de redécouvrir l’œuvre de Fleming. Cet agent alcoolique, accroc au tabac, proie du suicide, qui doute de son utilité, est pessimiste sur l’avenir de l’Empire… Il étouffe d’ennui entre deux missions. Héros un peu français, isn’t he ?

DÉCOMPOSITIONS FRANÇAISES : deux compositeurs face à 007

Les Français Michel Legrand et Éric Serra se sont tous les deux frottés à la composition des BO des James Bond : deux contributions un peu trop perso pour produire une musique in the mood for Bond ?

Le cinéma est le résultat d’une alchimie si subtile qu’il faut se garder de porter des jugements définitifs sur les mérites de tel acteur, de tel metteur en scène ou de tel technicien. Ou, surtout, de tel compositeur, puisqu’on ne saurait imaginer élément à la fois aussi étranger et aussi essentiel que la musique dans la confection de l’ensemble-film.

Eric Serra
Eric Serra

Signe de ce paradoxe : le nombre de compositeurs, qui, nonobstant leur talent et leur célébrité, virent un jour leurs partitions rejetées sans appel. Michel Magne avait écrit et enregistré toute la musique qui lui avait été commandée pour Belle de jour quand Luis Buñuel décida que, tout bien pesé, son film serait beaucoup plus fort sans aucune musique.

Georges Delerue dut se faire une raison lorsque l’on décida de modifier le montage de La Foire des ténèbres et de tourner de nouvelles séquences ; cette « restructuration » entraîna son remplacement par James Horner. Même le maestro Morricone fut aimablement remercié par Vincent Ward et dut céder sa place à Michael Kamen pour Au-delà de nos rêves. Gabriel Yared, qui planchait depuis un an et demi sur la musique de Troie, dut, un mois avant la sortie du film, s’effacer devant James Horner, lequel, avec une goujaterie peu commune, justifia cette passation de pouvoirs en déclarant que la partition de son prédécesseur était « atroce et d’une mièvrerie sans nom » [1]. Là encore, le jour du Jugement dernier, Dieu devra reconnaître les siens.

Cela étant dit, il convient de se demander si, dans certains cas, il n’aurait pas mieux valu rompre les fiançailles plutôt que de les entériner par un mariage mal assorti. Dans la série des « Bond », la vox populi est formelle : le choix d’Éric Serra pour GoldenEye et celui de Michel Legrand pour Jamais plus jamais ont conduit à des compositions musicales pour le moins discutables. Le fait que les deux compositeurs soient français n’est probablement pas un hasard ; sans doute avait-on estimé, consciemment ou inconsciemment, que ces Frenchies ne manqueraient pas d’apporter avec eux le son neuf et le sang neuf que réclamaient les aventures de James Bond : Jamais plus jamais était, comme on sait, un « Bond » à part et GoldenEye, si légitime fût-il, marquait la remise en route d’une machine qui était demeurée grippée pendant six ans.

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John Barry, dit-on, avait été sollicité pour GoldenEye, mais il avait depuis longtemps exprimé une certaine lassitude à propos de son travail sur les « Bond » : les épisodes des années quatre-vingt ne faisaient, selon lui, que reprendre les recettes de ceux des années soixante, et, de son propre aveu, il était difficile, pour le compositeur qu’il était, d’éviter de recourir à certaines formules. Plutôt que de tomber dans ce piège inévitable propre aux séries, il préférait remplir ses devoirs de père (sa compagne venait d’accoucher d’un petit garçon).

Il fallut donc chercher ailleurs. Le choix d’Éric Serra pouvait sembler au départ assez judicieux. Barry, dans ses derniers « Bond », s’était aventuré du côté des sons électroniques. Serra, docteur ès synthétiseurs, était indubitablement l’un des musiciens les plus aptes à poursuivre cette exploration. Mais le résultat fut, sinon catastrophique, du moins largement inaudible, dans les deux sens du terme : inaudible esthétiquement, et inaudible techniquement, puisqu’il est évident que, dans maints passages, et en particulier dans la poursuite avec le tank, le mixage s’efforçait d’étouffer sa musique (pour en dissimuler les défauts ?) et mettait au premier plan les sons « réels ».

Bien sûr, Serra a ses défenseurs. Les fans du Grand bleu et de tout ce qu’il a pu écrire pour Besson ne manquent pas de trouver des charmes à sa version du James Bond Theme, même si c’est la plus anémique de toutes celles qui nous aient jamais été proposées. Et certains vous expliqueront que, bon ou mauvais, le travail qu’il a produit répondait aux consignes qu’il avait reçues. Disons alors que se sont malencontreusement conjugués dans cette affaire une fatalité, un malentendu et un contresens. La fatalité — à placer sous la rubrique « circonstances atténuantes » — se nomme John Barry. On sait qu’une bonne musique de film doit tout à la fois coller aux images qu’elle complète et pouvoir exister (autrement dit, être écoutée) pour elle-même. Or Barry est l’un des très rares compositeurs (avec Morricone) à réussir régulièrement cette conciliation entre rythme et mélodie, à produire des morceaux qui respectent scrupuleusement le montage d’une séquence et qui, en même temps, s’inscrivent dans les mémoires. Serra, pas plus que tous les autres compositeurs qui ont pu travailler sur les « Bond », ne pouvait réaliser ce miracle.

serra3Le malentendu vint d’une mauvaise interprétation du « cahier des charges ». Sans doute Serra avait-il pour mission de renouveler le genre — ne l’avait-on pas appâté en lui présentant un montage de GoldenEye habillé avec des extraits de la musique qu’il avait composée pour Léon ? —, mais encore fallait-il qu’il le fasse sans sortir d’un certain cadre. Car si, comme nous l’avons dit, Barry regrettait que la musique des « Bond » soit condamnée à reprendre certaines formules, il n’en reconnaissait pas moins en disant cela que de telles formules étaient inévitables.

Encore une fois, une série obéit à certaines lois. Comme l’écrit très pertinemment un éditorialiste du site filmtracks.com :

« C’est une affaire entendue, tout artiste doit disposer d’une certaine liberté dans sa création. Mais il ne doit pas pour autant faire fi, s’il travaille pour une franchise cinématographique, des attentes d’un public gigantesque et composé de plusieurs générations. Et c’est cette erreur que Serra a commise. Sa musique est impertinente, mais cette impertinence est celle d’un amateur. Ses rythmes techno sont simplistes et fades, et la tension ne saurait être engendrée que par l’action présentée sur l’écran, ce qui est loin d’être toujours le cas dans GoldenEye. »

Et c’est là que surgit le contresens. Ce subtil équilibre entre dépendance et indépendance de la musique doit être observé dans un « Bond » plus qu’ailleurs. Parce que le personnage de Bond lui-même est tout à la fois un insoumis et un sujet entièrement dévoué de Sa Gracieuse Majesté. En un mot, Bond est anglais, avec la combinaison d’excentricité et de civilité (disons même, de civisme) que cela implique. Et c’est l’une des sources de l’humour qui a fait le succès de la série, et que Barry savait merveilleusement traduire dans sa musique : qu’on pense au morceau Fight at Kobe Dock, dans On ne vit que deux fois. D’un côté, il amplifie l’irréalisme total de la course de Bond réduisant à néant un par un la horde d’adversaires qui lui barrent le passage sur la terrasse d’un immeuble, mais d’un autre côté il joue le jeu : il prend cette plaisanterie au sérieux. Serra, en voulant lui aussi traiter son sujet avec un certain recul, a fini par le perdre de vue.

La même mésaventure s’était produite douze ans plus tôt avec Michel Legrand. Relativement réservé au moment de la sortie du film, le réalisateur Irvin Kershner se faisait beaucoup plus critique à l’égard du compositeur dans le commentaire du dvd « Collector’s Edition » publié en 2009 :

« J’aurais voulu James Horner, mais, je n’ai jamais su pourquoi, cette idée a été rejetée par les producteurs… Les fans de Bond ont raison de se plaindre de la musique de Michel Legrand. Elle est tout juste passable. J’ai dû d’ailleurs intervertir un certain nombre de morceaux pour qu’ils cadrent avec les différentes séquences. »

Pourquoi, alors, ce choix de Michel Legrand ?

« Le hasard. Jack Schwartzman, Sean Connery et moi ne parvenions pas à nous mettre d’accord sur le nom d’un compositeur. Et un jour, alors qu’il ne nous restait plus beaucoup de temps, nous avons croisé Michel Legrand qui, dans le même studio, terminait Yentl, le film de Barbra Streisand. Ce qui a donné à peu près le dialogue suivant : ‟ Hé ! Michel, tu veux écrire la musique d’un film ? — Quel film ? — Un ‘ Bond ’ ! — Bien sûr que oui ! ” »

Michel Legrand
Michel Legrand

Il semble que la réalité ait été un peu plus compliquée. C’est Streisand elle-même qui aurait plusieurs fois suggéré à Kershner de recourir à Michel Legrand et c’est Sean Connery lui-même qui aurait pris au moins une fois son téléphone pour jouer les sergents recruteurs. Ce choix, après tout, ne semblait pas plus mauvais qu’un autre, puisque Legrand était déjà auréolé de plusieurs succès américains (Zebra, station polaire et l’Affaire Thomas Crown), mais celui-ci n’allait pas se vouer corps et âme à la mission qui lui était confiée. D’abord, selon certains, il était physiquement fatigué par le travail qu’il venait de fournir sur Yentl, et il brilla par son absence lors de certaines séances d’enregistrement destinées à réajuster le tir musical pour certaines séquences de Jamais plus jamais. Ensuite, comme semble le montrer l’évolution même de ses déclarations à travers le temps, il n’est pas sûr qu’il se soit acquitté de sa tâche très consciencieusement.

Quand un journaliste lui faisait comprendre poliment qu’il aurait pu mieux faire, il balayait l’objection en disant que James Bond était un « truc de gosses ». Et si, dans certaines interviews, il se réjouissait d’être surnommé « Big Mike » par les Américains, il déclarait aussi qu’il n’était pas resté aux États-Unis parce qu’il n’aurait pas pu vivre éternellement dans ce « pays inculte », et la grimace qu’il affichait quand on prononçait le nom de Kershner montrait clairement qu’il considérait celui-ci comme un béotien (alors qu’inversement, Kershner avait regretté que Legrand soit bien plus un compositeur de chansons qu’un compositeur de musiques de films…). Ce n’est que bien des années plus tard qu’il déclara qu’il n’avait pas mesuré l’importance du mythe Bond dans l’esprit du public et qu’il avait sans doute eu le tort de prendre cette affaire à la légère. On attendait de lui de l’humour (anglais) — il livra de l’ironie (française).

Barry, qui venait du jazz, avait fait l’effort, sans pour autant renier ses origines, de bondifier sa musique. Legrand, qui venait aussi du jazz, se contenta paresseusement de refourguer son jazz. Cela pouvait marcher pour certaines séquences (les séquences dites « romantiques », par exemple), mais il suffit de revoir celle de la poursuite à moto pour constater à quel point une mauvaise musique peut gâcher une scène d’action. Nous avons d’ailleurs la contre-épreuve dans cette version de Jamais plus jamais qui circulait il y a un certain temps sur Internet et dans laquelle un fan rageur avait remplacé la quasi-totalité de la musique de Legrand par des morceaux empruntés à d’autres « Bond ». La scène de la moto est diablement plus efficace avec ce nouvel assaisonnement [2].

« La musique était l’une des impossibilités de Jamais plus jamais », avait déclaré Irvin Kershner, faisant allusion aux innombrables procès par lesquels la maison Broccoli s’efforçait d’arrêter Schwartzman et McKlory. Mais au-delà de ces tracasseries administratives, il y avait un souvenir personnel qui devait empêcher Legrand d’aborder son travail sereinement : en 1976, le réalisateur Richard Lester avait refusé la musique qu’il avait écrite pour la Rose et la flèche (Robin and Marian), film starring Sean Connery, et avait appelé à la rescousse… John Barry.

La part française dans la musique des « James Bond » n’est donc pas très glorieuse, mais il faut quand même signaler que le Français Michel Colombier et que Mirwais Stass, né à Lausanne mais Parisien d’adoption, tous deux complices de Madonna, ont eu un rôle déterminant dans la chanson du générique de Meurs un autre jour, et que l’on entend dans certains films un peu de source music (autrement dit, de musique de fond) française. Certes, quand c’est Isabelle Aubret qui interprète, dans la version française d’Au Service Secret de Sa Majesté (car la bande sonore n’est pas la même en v.o.) la chanson Savez-vous ce qu’il faut au sapin de Noël ?, c’est tout juste si on la distingue. Mais quand, dans Skyfall, le méchant tue sa maîtresse sous les yeux de Bond en incluant dans sa macabre mise en scène le Boum, quand notre cœur fait boum… de Charles Trénet, la citation se fait plus « signifiante ».  Il y a de nombreux one-liners intraduisibles en français dans les « Bond ». Consolons-nous, peuple gaulois, en pensant que la valeur de cette citation explosive échappe à la plus grande partie du public anglophone.

Sur la musique des « Bond », on lira l’ouvrage en tout point remarquable de Jon Burlingame The Music of James Bond (Oxford University Press, 2012), et, en français, l’étude de Vincent Chenille intitulée Variations sur le « James Bond Theme », pleine d’enthousiasme mais parfois un peu touffue (éditions L’Harmattan, nov. 2012).


[1] Horner atténua la violence de ces propos en ajoutant que Yared était un compositeur remarquable, mais qu’il ne connaissait malheureusement rien à la musique de films.

Aux exemples que nous venons de donner il conviendrait d’ajouter des cas de figure plus complexes : la musique des Amants du Nouveau Monde (The Scarlet Letter) de Roland Joffé est l’œuvre de John Barry, mais deux compositeurs s’étaient préalablement attelés à la tâche, Ennio Morricone et Elmer Bernstein.

[2] Pendant longtemps, signe de son peu d’intérêt, la B.O. de Never Say Never Again ne fut disponible que sous la forme d’un 33t. (oui, c’était encore l’époque du vinyle…) japonais. Ce n’est que bien des années plus tard qu’un CD fut édité aux États-Unis (avec d’ailleurs quelques pistes supplémentaires).




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