Le Grand Bond avec un casting noir

dossierblackLa nouveauté de Vivre et laisser mourir, ce n’est pas seulement l’arrivée de Roger Moore. C’est aussi le fait que les protagonistes noirs sont plus nombreux que les protagonistes blancs. C’est l’occasion de s’interroger sur les rapports complexes de Bond avec son casting international.

Par Frédéric-Albert Lévy

Dès Dr. No, nous avions rencontré un personnage noir assez mémorable, le pêcheur Quarrel. Mais celui-ci était assez vite éliminé par les sbires du vilain Docteur et n’était pas vraiment un protagoniste. Dans Vivre et laisser mourir, c’est le Méchant en chef qui est noir — lui et tous ses acolytes.

Sans doute pourra-t-on soutenir qu’un méchant noir ne diffère en rien d’un méchant tout court, mais la présence de ces personnages a entraîné dans le scénario un certain nombre de choix qui n’auraient même pas fait l’objet de la moindre discussion dans d’autres circonstances. Si, par exemple, on réentend dans le film, et intégrée à l’histoire, la chanson du générique, c’est parce qu’il fallut trouver un compromis. Le producteur Harry Saltzman aurait voulu que cette chanson du générique soit, sur le modèle de celle de Goldfinger, interprétée par une chanteuse noire.

Mais McCartney ne l’entendait pas de cette oreille. Sa chanson était sa chanson et ne pouvait être interprétée que par lui-même et ses Wings. Alors se dessina l’idée d’en glisser dans le film une autre version, interprétée par la chanteuse soul B.J. Arnau. Autre conséquence du grand nombre de Noirs dans l’histoire : l’insupportable shérif Pepper, assurément l’un des éléments les plus indigestes du film, mais dont la création s’imposa, explique le scénariste Tom Mankiewicz, comme une sorte de contrepoids. La quasi-totalité des Noirs de Vivre et laisser mourir étant des baddies, il fallait inclure parmi les Blancs un personnage qui soit, sinon franchement mauvais lui aussi, du moins parfaitement grotesque. Vu sous cet angle, le personnage du shérif Pepper apparaît un peu moins imbuvable.

Parmi les autres concessions, le choix de la James Bond Girl : c’est au départ l’actrice Diana Ross qui est présentie pour le rôle de Solitaire par le scénariste Tom Mankiewicz. L’idée est soumise à la production par Cubby Broccoli, mais les retours de United Artists sont catastrophiques et craignent de perdre le marché américain au moment de proposer un nouvel acteur en tant que 007.

bond-mr teehee

Toutefois, le fait que tous les méchants du film soient noirs est en lui-même secondaire, puisque dans un « Bond » comme dans tout film d’Hitchcock, le Méchant est aussi important, aussi essentiel que le Bon(d). La vraie question est de savoir comment ces méchants noirs sont présentés, car l’on retrouve dans l’épisode Vivre et laisser mourir l’ambiguïté attachée au genre de la blaxploitation apparu au début des années soixante-dix — bornons-nous à citer Shaft, SuperFly, Blacula et Cleopatra Jones —, et dans le sillage duquel il entend ouvertement s’inscrire. Ce black power cinématographique peut a priori être vu comme le signe d’une avancée sociale des Noirs aux États-Unis, mais il a souvent été attaqué par des organisations antiracistes qui estimaient, souvent à juste titre, que tous ces nouveaux héros noirs du grand écran n’étaient que la projection — dans tous les sens du terme — de stéréotypes produits par des Blancs.

Il faut bien le reconnaître, nous éprouvons une certaine gêne face à certains passages de Vivre et laisser mourir, car, si certains Noirs sont véritablement inquiétants — Tee Hee par exemple, avec sa pince métallique en guise de main —, et donc impressionnants, d’autres sont franchement ridicules. Si Quarrel Jr. — qui au demeurant fait partie des good guys — n’a pas hérité de la crédulité primitive de son père, lequel, dans Dr. No, prenait pour un dragon un vulgaire tank, la Rosie Carver interprétée par Gloria Hendry se met souvent à hurler et à rouler des yeux dans tous les sens pour un rien. C’est même cet état de terreur permanent qui lui vaut le privilège d’être la première Noire à (devoir) partager sur l’écran la couche de Bond[1]. Caricature extrêmement déplaisante, quand on sait que la mort attend effectivement cette pauvre Bond Girl.

DeathD’autres « idées » de scénario font de certains personnages noirs des bouffons qui auraient plus leur place dans un quelconque Gendarme de Saint-Tropez que dans un « Bond ». La séquence dans laquelle Mr. Big fait tomber à la renverse son acolyte obèse en faisant exploser un fauteuil gonflable (d’ailleurs très laid, comme la plupart des décors et accessoires de Vivre et laisser mourir !) à l’aide d’une balle à air comprimé est un brin vulgaire. Et la mort même de Mr. Big, que Bond transforme en bibendum Michelin en lui faisant subir un sort analogue à celui du fauteuil, a quelque chose de répugnant.

samedi3Il convient d’évoquer aussi toute cette magie vaudou qui ponctue l’intrigue de bout en bout, sans qu’on sache jamais si elle doit être prise ou non au sérieux. Avec le Baron Samedi, sommes-nous toujours dans l’univers de Bond ? On reconnaitra cependant à la série le mérite d’avoir laissé à l’artiste Geoffrey Holder qui interpête le baron, le soin des costumes et chorégraphies que l’on peut voir.

Mais c’est peut-être là que le film devient intéressant : il peut être envisagé comme une gigantesque mise en abyme. Cette question, sommes-nous toujours dans l’univers de Bond ? pourrait bien être la question que n’ont cessé de se poser les producteurs pendant le tournage. La perte par Solitaire de son pouvoir divinatoire avec sa virginité est comme l’écho de l’angoisse de Broccoli et Saltzman face à cette nouvelle aventure : la magic touch des « Bond » sera-t-elle aussi magique avec Roger Moore qu’elle l’était avec Connery ? Peut-on ressusciter un héros d’une certaine manière disparu ?

C’est d’ailleurs à peu de chose près le principe de l’ouverture du film : Bond vient enquêter sur la disparition de trois agents du MI6. La mort la plus mémorable, dans le prégénérique, est celle de Baines, qui regarde le cortège de ce qui va être sans qu’il le sache encore son propre enterrement. Relisez bien son nom : BAINES. Si l’on se souvient que, dans l’alphabet romain, I et J étaient à l’origine un seul et même signe, on obtient en mélangeant les lettres : SEAN-JB. Autrement dit : mort de Sean Connery dans le rôle de James Bond. Pour ceux qui ne seraient pas convaincus par ces jeux lacaniens, signalons qu’une autre des trois victimes du prégénérique se nomme… Hamilton. Traduction : Guy Hamilton (des Diamants sont éternels) est mort, vive Guy Hamilton (de Vivre et laisser mourir) !

Paradoxalement donc, toutes ces démonstrations de tarot, toutes ces manipulations de cartes qui ponctuent Live and Let Die sont sincères, car elles devaient correspondre à des prières non avouées des producteurs. Un dernier indice : le nom du repaire des méchants, Fillet of Soul. Double jeu de mots : le premier sur soul (musique soul) et sole (le poisson) ; l’autre sur l’essence même de l’histoire : restera-t-il ici au moins un morceau de l’âme de Bond ?

Après vivre et laisser mourir

supergraceLes étapes suivantes de la question « noire » dans les « Bond » sont plus rationnelles et plus tranquilles. Grace Jones, dans Dangereusement vôtre, s’offre le triple luxe d’être femme fatale, noire et (grâce à un retournement final) gentille, et avant tout, une star pop internationale. Assez curieusement, Sean Connery — le même qui, dans On ne vit que deux fois, se livrait à des réflexions douteuses sur le goût de la peau des femmes asiatiques — apporte sa pierre à l’édifice en choisissant, avec le réalisateur Irvin Kershner, un acteur noir, Bernie Casey[2], pour le rôle du meilleur ami de Bond, Felix Leiter, dans Jamais plus jamais. Brève, mais très intelligente séquence de l’aéroport de Nice, dans son retournement des stéréotypes : un inconnu (Leiter) semble dans un premier temps s’en prendre à Bond pour pratiquement tomber dans ses bras une seconde plus tard. L’idée est justement venue de Sean Connery, expliquant que Félix Leiter est habituellement peu mémorable, et que c’est une façon comme une autre pour cet allié se distingue dans le film.

Avec l’ère Brosnan arrive Halle Berry, alias Jinx, présentée clairement comme un double féminin de Bond. Mais plus intéressante encore est sans doute la présence, non soulignée mais constante, d’un adjoint noir aux côtés de M, Charles Robinson joué par Colin Salmon, qu’on retrouvera de Demain ne meurt jamais à Meurs un autre jour.

felix3Avec l’ère Daniel Craig, il est acquis que Felix Leiter est noir, et qu’un tel détail ne vaut plus la peine d’être souligné. Moneypenny elle-même a vu sa peau s’assombrir dans Skyfall sans que personne ne s’en offusque (bien moins en tout cas, que le choix d’un Bond blond dans Casino Royale.

Reste évidemment la question superbanco, ou question Obama : verra-t-on un jour sur une affiche, non plus James Bond Is Back, mais James Bond Is Black ? Ce jour-là, Ian Fleming se retournera sans doute dans sa tombe, mais la preuve sera définitivement faite qu’il a créé un mythe.


[1] Cette innovation ô combien choquante fut évidemment censurée à l’époque en Afrique du Sud. Mais, dans le même désordre d’idée, signalons que, même aux États-Unis, où l’apartheid était officiellement supprimé depuis longtemps, les cascadeurs noirs avaient leur syndicat distinct, la Black Stuntmen Association.

[2] Casey s’était d’ailleurs fait un (petit) nom en 1972 dans Hit Man — also starring Pam Grier —, pur produit de la blaxploitation.



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