Cubby Broccoli : l’homme derrière le mythe


Paru dans Le Bond 16 (avril 2009)

Paru dans Le Bond 16 (avril 2009)

Après le centenaire de la naissance de Ian Fleming, l’an passé, nous célébrons cette année celui de son père de cinéma avec Harry Saltzman : Albert R. Broccoli. « Cubby », né un an après le romancier, aurait eu 100 ans, le 5 avril dernier. Retour sur une carrière de passions, de coups de pubs et de génie, vouée au cinéma et à Bond.

Pierre Fabry

Quarante cinq films pas moins ! A regarder de plus près la filmographie du producteur, on peut être surpris. Seul, dans la mémoire collective, Bond surnage avec ses 17 opus, alternativement produits par Albert et Harry jusqu’à Vivre et laisser mourir. Pourtant, Albert Romolo Broccoli, né d’une humble famille du Queens, est bien plus que cela.

Tous ceux qui ont travaillé avec lui vous le diront : « Cubby », c’est d’abord une exigence. Celle de divertir absolument le public « roi ». Divertir avec une rigueur et un professionnalisme à toutes épreuves. Avec les moyens, s’il vous plaît. Toujours, il y a cette volonté constante de faire transparaitre dans les films les moyens colossaux mis en œuvre. Celle de toujours se surpasser.

Américain de naissance, « exilé » en Grande-Bretagne, « Cubby » est le dernier tenant de ce cinéma de l’âge d’or d’Hollywood, spectacle populaire et familial. Un pont entre deux mondes. Le symbole incarné d’un self made man tel qu’en fait naître l’Amérique de l’« entertainment ». Mais aussi l’emblème de la vieille Europe. Celle d’un cinéma « artisanal » et expressionniste. Le cinéma d’orfèvres et d’artistes européens qu’il fera tous travailler et se dépasser : de Ken Adam à Terence Young, en passant par John Barry et Maurice Binder.

Car Albert a l’œil, le jugement sûr. Le flair aussi. Il connaît si bien ce 7ième art, dont il a occupé successivement tous les métiers. Tout commence en 1943, lorsque la 20th Century Fox l’engage, via un cousin agent d’acteurs, comme assistant réalisateur sur The Outlaw. Là, il fait la connaissance du producteur Howard Hugues, dont il demeurera jusqu’aux pathétiques instants l’ami fidèle. Après quatre films à ce poste, Albert devient « production manager ». Il accumule pourtant nombre de petits boulots avant de revenir au cinéma…

Producteurs

Nous sommes en 1953. Il fonde sa première compagnie de production avec Irving Allen (qui produira bientôt les Matt Helm concurrents de 007), la Warwick Films, et finance son premier long métrage : Les bérets rouges. Pour le réaliser, Terence Young est choisi. Il lui sera fidèle, dans l’aventure Bond. Comme tous les autres. Broccoli est renommé. Travailler sur ses productions est un confort, un « luxe » de moyens absolus pour les petites mains du cinéma. L’époque est aux épopées chevaleresques, aux sagas guerrières, aux comédies légères et aux aventures exotiques… Albert apprend son métier au fil des projets, croise de grands noms du genre (Richard Thorpe, Robert Parrish) et s’en fait un. Mais il saisit aussi toute l’importance de la promotion, des media. L’époque est aux films de série B. Ils s’enchaînent. Les salles obscures, combles chaque semaine, en redemandent. Le cinéma est « la » distraction par excellence.

Et naquit la légende…

Puis vînt 007. Presque par hasard. Dr No aurait pu être le 22e film de Broccoli, un énième film passé aux oubliettes du 7ième art. De ces gentillets spectacles du jeudi après-midi. Mais voilà, l’époque, les circonstances… Ce quelque chose de « jamais vu », l’alchimie rare entre des comédiens, un romancier, un réalisateur opèrent. L’histoire est connue (cf. les passionnantes rétrospectives de Pierre Rodiac, Le Bond n°10 à 14). Bond est une aventure folle en laquelle personne ne croit. Hormis l’épouse de « Cubby », Dana, aussi discrète qu’attentive et engagée. Et ce producteur canadien : Harry Saltzman. Broccoli est un joueur, un aventurier… Eon Production Ltd et Danjaq SA (contraction des prénoms des épouses des deux hommes, Dana et Jacqueline) voient le jour. Histoires de famille déjà.

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Pour cet Américain d’ascendance italienne, la famille a un sens. C’est une valeur sûre. Un repère, où solidarité, générosité, don de soi s’expriment avec cette sollicitude pour chacun, du plus humble technicien à la star. Les anecdotes, les photos de Broccoli cuisinant des pâtes sur le plateau de L’Espion qui m’aimait, font partie de la légende. Elles valent tous les discours. Cet « esprit Eon », Albert l’a légué intact comme un héritage à sa fille, Barbara, et à son beau-fils, Michael G. Wilson. Il fait tout le sel, la particularité et la force des films de Bond.

Aujourd’hui encore dans la culture populaire, avec Georges Lucas et Steven Spielberg, Broccoli demeure l’un des rares producteurs passé dans la lumière. Connu, reconnu et estimé du public. Il fut l’un des premiers dans ce cas. Il en jouera. Par la médiatisation savamment entretenue de sa propre image, de sa maison de production, de son équipe, « sa famille », Albert Broccoli entretient le mythe.

Que serait devenu Broccoli sans Bond ? L’histoire ne le dit pas. En revanche, une chose demeure : James Bond ne serait pas sans « Cubby ». Respect Sir.

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