Rencontre avec Albert et Cubby Broccoli


Paru dans Le Bond 16 (avril 2009)

Paru dans Le Bond 16 (avril 2009)

Albert Romolo Broccoli, dit « Cubby », avait commencé sa carrière sous l’aile de Howard Hughes, mais il n’eut jamais, comme celui-ci, la manie de se réfugier dans une tour d’ivoire.

Par Frédéric-Albert Lévy

J’ai rencontré Albert « Cubby » Broccoli fin 1978, lors du tournage de Moonraker, et en août 1984, au Château de Chantilly, où avait été organisée pour la presse européenne une « journée portes ouvertes » marquant le début du tournage de Dangereusement vôtre.

Cette seconde fois, il fallut, sinon négocier, du moins insister pour pouvoir interviewer Broccoli. Alors que tout un chacun pouvait sans difficulté échanger au moins quelques phrases avec Roger Moore, Grace Jones ou le réalisateur John Glen, les responsables de la publicité couvaient le grand Albert. Ils expliquaient, avec une pesante discrétion, que, vu son grand âge, il fallait le ménager et que, si entretien il y avait, il ne devait en aucun cas dépasser dix minutes.

Précautions inutiles… Certes, Albert Broccoli semblait occuper désormais une place de producteur honoris causa. Il n’était apparu que dans l’après-midi alors que toute l’équipe, technique et artistique, était sur le pied de guerre depuis neuf heures du matin. Et, quand je réécoute aujourd’hui la bande de l’entretien, je me rends compte qu’il s’exprimait vraiment très lentement. Mais, assis au bord des douves de Chantilly, il semblait aussi très heureux de pouvoir parler de James Bond et de l’univers entourant ce héros, ne cachant pas sa fierté d’avoir contribué à ajouter au dictionnaire l’adjectif bondien.

« Je voulais, disait-il par exemple, engager depuis longtemps Grace Jones, bien avant Dangereusement vôtre, parce que je trouve que c’est une personnalité très bondienne. »

Et si ses réponses étaient souvent brèves, elles avaient aussi la vigueur des aphorismes. Pourquoi revenait-il en France tourner certaines scènes de Dangereusement vôtre alors qu’il avait lui-même expliqué que le tournage de Moonraker à Paris avait entraîné un surcoût de 30% ?

« Nous sommes ici parce que nous sommes égoïstes. Nous aimons nous trouver dans de beaux endroits et les châteaux français ont un charme particulier. »

Que pensait-il de la pleine page de Variety dans laquelle Kevin McClory, fort du succès de Jamais plus jamais, annonçait la mise en chantier d’une série télévisée intitulée SPECTRE ?

« Je n’ai aucun commentaire à faire là-dessus. We make films — we don’t make announcements, like Mr McClory. »[1] Et, s’il n’entendait pas minimiser les résultats de Jamais plus jamais au box office, il tenait à souligner que les résultats d’Octopussy, sorti pendant la même période, avaient été encore meilleurs.

« Je suis fier que nous ayons fait mieux. Sean Connery est un excellent James Bond, mais cela ne suffit pas. Pour réussir un ‟ Bond ”, il faut que toute l’équipe soit excellente. »

C’était là sa fierté, mais c’était aussi sa modestie. Il savait que le patron qui conduit une entreprise à la réussite est celui qui fait qu’au bout d’un certain temps l’entreprise peut parfaitement tourner sans lui. Il fit ainsi le commentaire suivant lorsqu’on lui demanda pourquoi David Bowie, qui devait à l’origine jouer dans Dangereusement vôtre le rôle tenu en définitive par Christopher Walken, avait renoncé au projet :

« Il a décidé à la dernière minute qu’il ne voulait pas faire le film, alors que tous les accords avaient été pris. Il ne nous a donné aucune raison. Mais cela n’empêche pas le film business de continuer à tourner. Avec ou sans David Bowie, avec ou sans Sean Connery, avec ou sans Roger Moore, avec ou sans moi, James Bond poursuivra sa chevauchée… »

Énigme inexplicable, comme tout grand mythe « porteur » sans doute : au bout d’un certain temps, la créature devient son propre créateur. Le responsable de James Bond n’est autre que James Bond lui-même.

J’avais déjà senti quelque chose de cet embrouillamini kafkaïen lors de ma première rencontre avec Albert Broccoli, en décembre 1978, aux Studios d’Épinay, au milieu du gigantesque décor de la station spatiale de Moonraker. Il était convenu, mais assez vaguement vu les lourdeurs et les incertitudes de la machinerie, que j’interviewerais le même jour le réalisateur, Lewis Gilbert, et le producteur. Gilbert, comme prévu, vint me rejoindre dans un coin du plateau pendant que l’équipe photo disposait ses caméras pour le plan suivant…

Cette première mission accomplie, je traînais sur les lieux, ne sachant pas vraiment ce que je devais faire. Les visages pleins de lassitude des figurants qui m’entouraient ne m’encourageaient guère à l’action. Je résolus finalement de quitter le plateau. Sur le chemin de la sortie, je croisai Broccoli, qui arrivait, pour ainsi dire, incognito. Je me présentai à lui, lui tendis un exemplaire du magazine américain — Cinefantastique — pour lequel je souhaitais l’interviewer. Je ne dirai même pas qu’il fut aimable. Il fut, simplement, d’une extrême simplicité : « Allons dans mon bureau. » Une vingtaine de minutes plus tard, alors qu’il était en train de répondre à mes questions, le téléphone sonna. On lui demandait d’aller contrôler les rushes de la veille. Il me quitta en me priant de rester sur place. Il n’en avait que pour quelques minutes. Il reviendrait aussitôt pour terminer l’entretien.

J’étais assis tranquillement sur ma chaise lorsqu’une tornade entra dans le bureau. C’était Charles « Jerry » Juroe, le responsable de la communication, le chef des bataillons d’attachés de presse des « James Bond ». Je devais, six ans plus tard, interviewer longuement ce même Jerry Juroe dans le parc de Chantilly pendant le tournage de Dangereusement vôtre, mais le ton, pour l’heure, était plutôt anticommunicatif. « Qu’est-ce que vous faites là ? » Je dis ce que je faisais là. « Vous n’avez pas le droit d’être là. Sortez de ce bureau. Suivez-moi. » Je sortis, je suivis. Mais la situation ne se clarifiait pas pour autant.

Finalement, on me fit savoir qu’on allait consulter Mr Broccoli pour lui demander si Mr Broccoli était d’accord pour que je l’interviewe. Je crois que finalement Albert fut d’accord avec Cubby, et inversement, puisque, quelques minutes plus tard, je pouvais poursuivre mon entretien dans le bureau d’où j’avais été expulsé. J’eus même le bonheur d’être de nouveau interrompu, mais cette fois-ci par Roger Moore, qui, à la faveur de je ne sais quelle histoire, mima pour son producteur des enfants en train de jouer avec une crécelle.

Cubby2

Lorsque je repense aujourd’hui à cet après-midi, je ne revois pas tant l’immensité du décor de la station spatiale conçue par Ken Adam sur le plateau d’Épinay que la solitude de tous ces grands messieurs. Lewis Gilbert buvant une tasse de thé à l’écart, vers 16h., Martien britannique au milieu du fracas des menuisiers et des charpentiers français ; Roger Moore fumant un cigare sous une échelle à la faveur d’une pause sans que personne — respect ou indifférence ? — vienne lui dire un mot ; et « Cubby » dans son anorak sombre, traversant anonyme la foule des techniciens.

Jerry Juroe n’avait sans doute pas tort, finalement, d’aller demander à Mr Broccoli si Mr Broccoli était d’accord pour qu’on l’interviewe. Il y avait bien deux Mr Broccoli. Celui qui arrivait le matin au studio dans sa Rolls Royce avec chauffeur — ou, plus exactement, dans l’une de ses Rolls Royce — et dont Michael Lonsdale pouvait dire : « C’est notre père ». Et l’autre, qui, sur le plateau, devenait un ouvrier parmi d’autres au service d’un rêve nommé James Bond.

Remerciements à Nicolas Rioult, qui sait pourquoi.

[1] Si on veut apprécier toute la saveur de ce « Mr », on se souviendra que Broccoli avait été choisi par Kevin McClory pour être le parrain de sa fille, née pendant le tournage d’Opération Tonnerre.


Ambiance sur le tournage de Dangereusement Vôtre

Tous les quarts d’heure, les assistants hurlaient dans leurs mégaphones pour rappeler aux nombreux figurants qu’il était interdit de toucher aux mets du gigantesque buffet disposé dans la cour du château, car l’une des premières règles de la grammaire cinématographique est la continuité. Mais hélas, quel gâchis ! Il faisait tellement chaud ce jour-là dans le parc de Chantilly qu’il était clair que toute cette nourriture serait corrompue et immangeable à la fin de la journée.

Permanence d’un côté, passage du temps de l’autre. Cette lutte était à l’image de l’histoire même des « Bond » : une page était en train de se tourner. Le matin, lors de la présentation des comédiens à la presse — le tournage ne commença vraiment que l’après-midi — Roger Moore, à l’issue du photo shoot, avait lancé aux photographes : « Alors, on se revoit dans deux ans sur le prochain ? ». En riant, car, bien sûr, il savait que Dangereusement Vôtre serait son dernier « Bond ».

Quant à Cubby Broccoli, il était là, évidemment, mais il fallut négocier pour obtenir une interview avec lui. « À son âge, vous savez… Bon, mais pas plus d’un quart d’heure ». Il n’avait plus, certes, l’énergie qu’il dégageait quelques années plus tôt sur les plateaux parisiens de Moonraker, et sans doute se contentait-il désormais de superviser la production, mais le service de presse s’était fait plus royaliste que le roi : Cubby ne demandait qu’à parler, et il aurait volontiers continué à parler si, au bout de vingt minutes, un assistant « bien intentionné » n’était venu l’interrompre.

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Cubby s’exprimait lentement, mais ne parlait pas au passé. Kevin McClory, producteur de Jamais plus jamais, venait de publier dans « Variety » des pleines pages pour annoncer la création de sa série « James Bond ». « We don’t make announcements, we make films », commenta sobrement Cubby, en précisant qu’il était logique qu’Octopussy ait attiré plus de spectateurs que Jamais plus jamais. Sean Connery était bien sûr un excellent acteur, mais Bond était une entreprise collective : « Si nous avions fait Jamais plus jamais, nous l’aurions fait beaucoup mieux ».

Il y avait chez ce faux nonchalant quelque chose de Sergio Leone. Lui aussi appliquait la fameuse formule énoncée par Tuco dans le Bon, la Brute, le Truand :« When you wanna shoot, shoot — don’t talk ». Étant entendu que shoot, en anglais, ne signifie pas seulement « tirer ». Ce verbe veut dire aussi « tourner un film ».


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