BOND ON THE RUN, Entretien avec Stephen Clarke, auteur du roman « The Spy Who Inspired Me »


BOND ON THE RUN

Entretien avec Stephen Clarke, auteur du roman

The Spy Who Inspired Me

En attendant la sortie toujours problématique de Mourir peut attendre, on peut retrouver l’ombre de Ian Fleming et de Bond dans le roman de Stephen Clarke (encore inédit en France) The Spy Who Inspired Me. Irrévérencieux, mais respectueux aussi.

En avril 2004, Stephen Clarke, jusque-là scénariste de comicbooks et lexicographe pour HarperCollins, maison d’édition américaine spécialisée dans les dictionnaires, publie à compte d’auteur un ouvrage intitulé, en frenglish dans le texte, A Year in the Merde. Diffusion, donc, assez confidentielle au départ (le premier tirage était de 200 exemplaires), mais, assez vite, ce portrait aimablement ironique de la France et des Français devient un bestseller international (il a été à ce jour traduit en vingt langues) et est suivi de plusieurs autres du même tonneau : Dial M for Merde, The Merde Factor… Tous les titres n’incluent pas systématiquement le mot de Cambronne (qui est d’ailleurs exclu des traductions françaises – A Year in the Merde a par exemple été rebaptisé God Save la France), mais la plupart des livres de Clarke ont un rapport étroit avec l’histoire de France et l’esprit français : How the French Won Waterloo (or think they did), The French Revolution and What Went Wrong…

Son dernier roman, The Spy Who Inspired Me, s’inscrit lui aussi dans cette « suite française », même si, comme son titre l’indique, c’est un pastiche des romans de Ian Fleming. Reprenant un principe précédemment appliqué dans différents biopics (qu’il assure ne pas avoir vus), Clarke attribue en quelque sorte le rôle de Bond à Fleming lui-même (rebaptisé, par mesure de sécurité, Ian Lemming), dans une intrigue qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale et se situe presque intégralement en France : (F)Lem(m)ing se trouve entraîné malgré lui dans le sillage d’une espionne anglaise ayant pour mission d’identifier un traître dans les réseaux de Résistance. Multiples clins d’œil et références aux romans originaux et aux sources d’inspiration du vrai Fleming (Le Touquet, qui fut l’un des modèles de Royale-les-Eaux, occupe par exemple une place importante dans l’histoire), mais, en même temps, remise en question de l’équation traditionnelle Fleming = Bond, puisque Fleming parle ici français avec un accent anglais à couper au couteau et, dépassé la plupart du temps par les événements, reste constamment à la traîne derrière sa compagne. Le vrai Fleming aurait-il imaginé que le titre d’une de ses nouvelles bondiennes pourrait s’appliquer à lui-même ? Stephen Clarke a fait de lui the property of a lady.

Quel sens faut-il donner exactement au titre The Spy Who Inspired Me ? Est-ce qu’en l’occurrence ce me pourrait être vous-même, l’auteur ? Autrement dit, la lecture de Fleming a-t-elle contribué à déterminer votre vocation d’écrivain ?

Au risque de vous décevoir, c’est bien plus simple que cela. Ce titre est une référence directe au livre de Fleming The Spy Who Loved Me. « Inspired » vient du fait que je suggère dans mon roman qu’Ian Fleming (sous la couverture fort subtile du pseudo Ian Lemming) a été inspiré par une jeune espionne, et non, contrairement à la légende, par lui-même. Tout au long du roman, il est contraint, contre son gré, de suivre une formation intense et désagréable sur les réalités de l’espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale, réalités très éloignées de la la vie champagne-smoking du futur James Bond. D’ailleurs, sa formatrice/inspiratrice est une jeune femme qui ressemble physiquement aux Bond Girls des films et des livres, à ceci près qu’elle est au fond tout le contraire : elle est fiable, dure, décidée, sans faiblesse, alors que Fleming ne met jamais en scène un personnage féminin vraiment fiable, à l’exception de Moneypenny qui est une sorte de femme au foyer au bureau, de la vieille bonne écossaise de Bond, May, qui sait cuire ses œufs comme il convient, et de Rosa Klebb, monstre soviétique et, qui plus est, lesbienne. On sait que dans la réalité, il y a eu de nombreuses agentes secrètes entre 1939 et 1945, et beaucoup ont été capturées, torturées, tuées, alors que Fleming a passé la plus grande partie de la Guerre très loin du front.

La lecture des Bond m’a appris deux choses d’une importance capitale pour un écrivain : premièrement, dans un récit une bonne phrase directe vaut dix bijoux de complexité ; deuxièmement, les titres spirituels sont essentiels.

La quasi-totalité de l’action de The Spy Who Inspired Me se passe en France, ce qui n’est guère surprenant étant donné les ouvrages que vous commettez régulièrement, mais le lien entre (F)Le(m)ming et la France était-il assez important pour justifier à lui tout seul le choix de ce « décor » ?

Je suis fasciné depuis longtemps par les rapports que les Français entretiennent avec l’Occupation, période moralement horriblement complexe que nous, les Anglais, n’avons pas eu à traverser. J’ai donc voulu écrire un roman qui reflète toute la gamme des attitudes des Français – Résistance, passivité et collaboration. Et j’ai toujours adoré l’ambiance d’après-guerre de Casino Royale, et surtout ce vieux casino et l’immense plage de sable qui servent de fond à ce roman. J’ai eu l’occasion de passer pas mal de temps dans le Nord de la France quand je travaillais pour le Centre Culturel de l’Entente Cordiale à Hardelot (dont l’exposition permanente s’inspire de mon livre Mille Ans de Mésentente Cordiale). J’ai pu visiter Le Touquet et ses plages, me balader comme Bond le long de ces routes qui longent les dunes, découvrir ces vieilles stations balnéaires… Un autre de mes héros littéraires, P.G. Wodehouse, vivait au Touquet en 1940… Tout cela m’a incité à mélanger ces éléments dans un roman. Wodehouse apparaît d’ailleurs dans The Spy sous le nom de Brickhouse – nom d’autant plus drôle qu’on dit en argot anglais « built like a brick shithouse » pour désigner un type baraqué, alors que Wodehouse est le type le plus doux et le moins musclé de la planète littéraire. En outre, à un moment donné, les personnages se cachent justement dans des latrines au fond d’un jardin, dans une vraie « brick shithouse ». J’adore ces clins d’œil narratifs qui peuvent échapper au lecteur sans pour autant nuire à la narration, mais qui, pour qui les saisit, font de la lecture un jeu.

Je dois ajouter que ce nom Lemming est une double plaisanterie. D’abord, il renvoie au lemming, ce rongeur prétendument suicidaire. Ensuite, c’est un nom de code absurde – qui ne le déchiffrerait pas ? Cela fait référence au fait que Bond, cet agent secret, passe sa vie à annoncer son vrai nom à tout le monde : « The name’s Bond, James Bond. » Quel véritable espion ferait une chose pareille ? Et en rebaptisant Fleming, j’ai aussi voulu éviter toute tracasserie judiciaire. Les héritiers de Fleming (et les producteurs des films) sont, paraît-il, très susceptibles et n’aiment guère que l’on se moque, même gentiment, de leur marchandise.

Vous avez fait de (F)Lem(m)ing un fumeur pathologique. Certes, Fleming fumait beaucoup, mais ce trait de sa personnalité était-il déjà à ce point déterminant à l’époque où vous avez situé votre intrigue ?

Je suis fasciné en regardant les films de l’époque par la manière dont les gens n’arrêtaient pas de fumer. Mes propres parents fumaient continuellement. Dès que l’on avait un peu d’argent, on s’achetait un beau briquet, éventuellement gravé avec ses initiales, un étui à cigarettes en argent, et on était fier de sa marque de cigarettes préférées. Fleming (et donc Lemming aussi) utilisait même un porte-cigarette. Dans les romans, Bond nous explique tout sur l’origine de ses cigarettes, confectionnées spécialement pour lui. C’était, comme le fait d’avoir son tailleur, un marqueur social. Malheureusement pour les gens aisés, plus ils gagnaient, plus ils fumaient… et plus ils mouraient. Edouard VII, fils de Victoria, fumait une vingtaine de cigarettes et une douzaine de cigares par jour. Il est mort à la suite de difficultés respiratoires à soixante-huit ans. George VI, grand fumeur, est mort à cinquante-six ans. Fleming, qui en plus buvait énormément (un seul des cocktails de Bond me tuerait) est mort au même âge, en plein succès. Donc, oui, cette manifestation précise de son appétit pour la vie était très importante pour moi.

« C’est la patronne », dit, en français dans le texte, un des personnages à propos de l’espionne qui entraîne Lemming dans son sillage. Y a-t-il là de votre part un désir de plaire au mouvement #metoo ?

Je n’ai pas attendu le mouvement #metoo pour croire à l’égalité entre les hommes et les femmes. Toute ma vie, j’ai essentiellement travaillé dans l’enseignement et dans l’édition, deux milieux dans lesquels la présence féminine est forte. Et j’ai été vraiment choqué par la dernière phrase de Casino Royale, premier roman de Fleming : « The bitch is dead now. » Cette violence envers une femme avec qui Bond a couché la veille sonne un peu faux. Comme on dit en anglais, « he’s trying too hard ». En gros, Fleming faisait le macho. Certes, c’était l’époque des héros purs et durs, mais je l’ai lu pour la première fois dans les années quatre-vingt – époque très différente, époque « Hugh Grant ». En plus, j’adore jouer un jeu iconoclaste : j’ai éprouvé un malin plaisir à placer le très mâle Lemming, avec tous ces préjugés des années quarante, aux côtés d’une jeune femme très efficace et même plus courageuse que lui.

Les romans de Fleming semblent occuper dans votre cœur une place bien plus grande que les films, mais ne peut-on pas dire, inversement, que, sans les films, ils seraient depuis longtemps oubliés ? Ne sont-ils pas de toute façon très inégaux ?

Ils sont effectivement très datés. Je me demandais même si les éditeurs n’allaient pas les « actualiser ». Les déclarations racistes de Bond (« tous les Coréens sont comme ceci, tous les Bulgares comme cela, les Noires évoluent… »), son attitude envers les femmes, sa consommation d’alcool, même, ne passent sans doute plus. Personnellement, j’aime beaucoup les éléments plus innocents de cette ambiance datée. Casino Royale est un vrai roman d’après-guerre, qui montre un Bond tout juste sorti de la violence extrême et qui se demande si continuer de se battre a encore un sens. Dr. No montre les Antilles avant le tourisme de masse. L’Amérique de Fleming est très exotique – grosses voitures, jazz, chemises en nylon. Fleming prenait toujours l’actualité comme base : aujourd’hui, il peut nous offrir un voyage dans le temps. Mais dès que les films ont commencé à sortir, il s’est mis à produire ses livres « à la chaîne ». L’Homme au pistolet d’or est carrément absurde.

Si traduction française il doit y avoir, avez-vous pensé au calvaire du traducteur qui devra rendre vos jeux de mots et vos charades, comme celle qui fait passer du lolo à l’Hôtel Bristol ?

Je ne sais pas s’il y aura une traduction, mais non, je ne pense jamais aux traducteurs. On ne va pas censurer son récit et ses jeux de mots juste pour éviter de donner du mal aux traducteurs ! Quand je relis les traductions françaises et allemandes, je vois à quel point je les fais souffrir, et avec quelle intelligence ils arrivent à s’en sortir… quand ils s’en sortent ! Souvent ils me demandent le sens d’un jeu de mots, mais souvent aussi ils passent à côté. J’adore les mots dans toutes les langues, alors je peux parfois les aider. Par exemple, dans mon roman A Year in the Merde (God save la France), un personnage français, parlant anglais et voulant dire qu’il travaille dans la technologie informatique, « IT », prononce mal ce sigle et semble parler du « high tea », le thé rituel anglais de quatre heures. Intraduisible. J’ai suggéré que, dans la version française le héros anglais pourrait comprendre que son collègue parle de « Haïti », et ma suggestion a été retenue. L’important n’est pas de traduire littéralement, mais de produire une version qui marche bien dans la langue d’arrivée. Je suis en train de retraduire intégralement A Year in the Merde moi-même pour corriger de nombreuses erreurs, et parfois je dois complètement adapter les dialogues pour garder le sens sans m’en tenir bêtement à une équivalence littérale. Il faut recréer des jeux de mots, adapter les références culturelles. J’ai écrit la V.O. de A Year in the Merde pour les Anglais ; en V.F., le narrateur n’a pas besoin d’expliquer certains éléments de la culture française au public français. En revanche, il doit expliquer certains malentendus très anglophones aux Français. Le malheureux auteur de la première traduction n’avait pas cette liberté. Je compte publier cette nouvelle traduction courant 2021. Je l’espère…

Propos recueillis par FAL

Stephen CLARKE, The Spy Who Inspired Me, disponible sur Amazon et aussi chez l’éditeur, pAf Books, qui a des exemplaires signés par l’auteur (pafbookslondon@gmail.com).


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