James Bond à la télé


Paru dans Le Bond n12 en 2008

Paru dans Le Bond n12 en 2008

Avant que Bond n’arrive au cinéma, son auteur, Ian Fleming a essayé à plusieurs reprises de voir ses aventures adaptées à la télévision. Une histoire qui n’a pas été de tout repos, mais qui laisse certaines curiosités.

Pierre Rodiac

Ian Fleming a toujours pensé que son héros était fait pour le cinéma… ou la télévision. Un an après la sortie de son premier roman Casino Royale, celui-ci est adapté pour le petit écran. L’auteur vend pour mille dollars les droits d’adaptation du livre au producteur Gregory Ratof qui le propose à la chaîne TV américaine CBS. L’ouvrage est pourtant passé inaperçu aux États-Unis où il s’est plutôt mal vendu. A l’inverse, en Grande-Bretagne, il connait un beau succès critique et est aussitôt réédité.

Le livre est adapté en un épisode d’une heure et intégré à la série TV Climax qui adapte de grands romans à suspense. Le scénario est signé Anthony Ellis et Charles Bennet, qui a notamment travaillé sur des scripts pour Hitchcock. La mise en scène est assurée par William H. Brown jr. et la production par Bretaigne Windhurst.

Tout sur le Casino Royale de Climax!

Comme cela se fait à l’époque, l’épisode est tourné et diffusé en direct, le 21 octobre 1954 à 20h30. Les comédiens et techniciens ont longuement répété auparavant. Linda Christian incarne une très belle Valérie Mathis, mélange de Vesper Lynd et de René Mathis, alors que Michael Paté est Clarence Leiter, version anglaise du Felix Leiter du roman. Le grand Peter Lorre personnifie un remarquable Le Chiffre, alors que James Bond américanisé devient l’espion US Jimmy Bond. Scénario remarquable, mise en scène intelligente, adaptation de qualité, acteurs superbes : la première adaptation de Casino Royale avait tout pour assurer un beau succès à l’espion 007. Outre un tournage en direct et le faible budget ne permettant pas de filmer des scènes spectaculaires, ce qui fait les spécificités, les qualités de James Bond et lui assure cette longévité exceptionnelle au cinéma est totalement absent ici. Le James Bond du téléfilm n’est malheureusement pas le James Bond de Fleming. Cette première adaptation passe donc plutôt inaperçue.

Moins de deux ans plus tard, au printemps 1956, Ian Fleming retrouve l’une de ses connaissances, Lady Jeanne Campbell, petite fille d’un magnat de la presse. Il lui présente Henry Morgenthau III, producteur désireux de développer l’industrie du cinéma et de la télévision en Jamaïque, où il conçoit un projet de série de films pour la télévision américaine. Morgenthau pense que Fleming a le talent pour rédiger une bonne histoire avec un héros intéressant. Il lui propose de collaborer. Emballé, Ian rédige le scénario d’un épisode pilote d’une demi-heure mettant en scène un agent américain inspiré de James Bond, baptisé tout d’abord Commander Jamaica puis, finalement, James Gunn. L’histoire oppose l’agent secret à un mystérieux Docteur No, espion international indépendant d’origine germano-chinoise intéressé par une station expérimentale anglo-américaine de lancement de missiles située dans les Caraïbes. La complice de No est  une chinoise, championne de plongée sous-marine, nommée Pearl.

Fleming suggère même que les environs de « Goldeneye », sa villa en Jamaïque, servent de lieux de tournage et que plusieurs de ses amis jouent des rôles dans la série. Il propose même qu’une de ses chansons préférées, un calypso, illustre le film. A la fin août 1956, Ian Fleming a écrit un épisode de 28 pages, James Gunn secret agent, pour lequel il touche mille dollars. Il en touchera deux mille supplémentaires si le scénario est produit, plus une partie sur les droits de diffusion. Dans son contrat, il stipule demeurer propriétaire du scénario au terme de six mois, si celui-ci n’a pas été adapté. La société de production Curtis Brown qui reçoit le projet se montre très intéressée. Finalement, Morgenthau ne parvient pas réussi à réunir les financements de la série. Le projet tombe à l’eau. Fleming reprendra son scénario pour rédiger son livre suivant, Dr No.

Un an plus tard, en 1957, la chaîne CBS, qui avait déjà produit l’adaptation de Casino Royale en pour la télévision, prend de nouveau contact avec Ian Fleming. Mais l’auteur est déjà mobilisé par plusieurs autres projets d’adaptation au cinéma et en bandes dessinées, sans compter l’écriture du roman Dr No

PATERNITE ET AVATARS

Hubell Robinson, chef des programmes de CBS, tente à nouveau le coup en juin 1958 pour créer une série TV adaptée des aventures de James Bond. Trente épisodes d’une demi-heure sont prévus. Fleming s’attelle à la rédaction de treize d’entre eux, accompagnés d’un mémo expliquant comment adapter le personnage de James Bond et son univers au petit écran. Les choses vont bon train. Ian Fleming demande cent mille dollars. On prévoit par ailleurs la réédition d’œuvres antérieures de l’auteur pour accompagner le lancement de la série.

En parallèle, le romancier est en négociation avec David Selznik, le producteur d’Autant en emporte le vent pour une adaptation de James Bond au cinéma. Malheureusement, les deux projets peuvent difficilement faire bon ménage. Les deux producteurs ayant des relations d’amitié, chacun décide de mettre un terme aux négociations. Aucun des deux projets ne verra finalement le jour.

En fin de compte, Ian Fleming réutilisera trois de ses scénarios pour rédiger les nouvelles For Your Eyes Only (Bons baisers de Paris), Risico et Top secret, intégrées au recueil For Your Eyes Only (Bons baisers de Paris), rédigé durant l’hiver 1959 et publié en avril 1960.

Durant l’été 1959, Fleming est cette fois sollicité par les studios de la MGM, via le producteur Maurice Winnick. La compagnie souhaite adapter les aventures de James Bond au cinéma. Sans suite une fois encore. En 1961, Harry Saltzman et Albert R. Broccoli font leur apparition. Ils créent la société de production Eon et achètent tous les droits de James Bond, tant cinématographiques que télévisés, à l’exception de ceux de Casino Royale et Thunderball, non disponibles à l’époque. La production du premier film est mise en chantier. Fleming ne peut plus vendre les droits à la télévision.

Deux ans plus tard pourtant, tandis que Bons baisers de Russie est en tournage, le producteur Norman Felton approche l’auteur et passe commande d’une série télévisée inspirée de l’univers de Bond. Ian Fleming planche sur le sujet et créé l’agent secret américain Napoléon Solo, les Service Secrets UNCLE ainsi que l’organisation ennemie TRUSH, partiellement inspirée de SMERSH et SPECTRE.

Finalement, Ian Fleming abandonne. Par une lettre adressée à Felton, il explique préférer éviter toute ressemblance entre une série et son personnage au cinéma qui connaît un beau succès. Il ne veut pas non plus d’un conflit avec Eon. En contrepartie, il accorde à Felton tous les droits sur les personnages et l’univers qu’il a imaginé pour lui contre la somme symbolique de… une livre sterling. La série télévisée The Man From UNCLE (Des agents très spéciaux) est aussitôt lancée sans qu’il soit fait mention de Ian Fleming. Par la suite, les télévisions du monde entier produiront des séries inspirées plus ou moins directement de l’univers de James Bond : Chapeau melon et bottes de cuir, Les espions, Max la menace, Les mystères de l’ouest

Seul l’original a su traverser le temps, poursuivant sa carrière près de cinquante ans après sa première apparition au cinéma et presque soixante années après sa naissance littéraire. Qui dit mieux ?

 


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